Entretien avec un survivaliste low-tech, loin des caricatures
Publié par Jacques Tiberi dans Billets Le
23/08/2025 à 08:24
Le survivalisme, c’est souvent présenté comme une version discount de Mad Max : gros bras, conserves à la cave, bunker au fond du jardin et check-list parano. En France, contrairement aux Etats-Unis, ces images relèvent plus du fantasme que de la réalité. La plupart des survivalistes ne se préparent pas à "la fin du monde", mais à une coupure de courant qui dure, un méga-feu, une super-tempête... Des choses qui n'ont plus rien d'hypothétiques.
À l’opposé de ces clichés hollywoodiens, Sven, fondateur du site NoPanic défend une approche "outdoor, autonomie, low-tech" d'un survivalisme encré dans le réel. Dans ses articles, la low-tech non pas une lubie rétro, mais une évidence pragmatique. Un ensemble d'outils, de compétences, qui permettront de faire la différence quand le confort techno-industriel se sera fait la malle. Oubliez les super-bunkers climatisés : ici, on parle filtres à eau bricolés, poêles à bois, potagers et réparation de vélo… autrement dit, des choses dont on parle déjà dans le Low-Tech Journal.
Tout est une question de philosophie, d'état d'esprit me direz-vous. Ok. On a donc voulu comprendre comment NoPanic tisse le lien entre survivalisme et low-tech, son rapport à l'intelligence collective, au virilisme ou à la collapsologie. Entretien.
Low-Tech Journal : Bonjour Sven. Votre démarche semble se fonder sur un survivalisme pragmatique et réaliste, loin des fantasmes extrêmes.
Comment intégrez-vous la low-tech — sobriété énergétique, outils réparables, savoir-faire simples — dans cette approche ?
Sven : Chez NoPanic, on défend un survivalisme pragmatique, qu’on pourrait qualifier de “français” ou “européen” ; loin des clichés hollywoodiens avec bunkers, armes et matos dernier cri. Notre approche, c’est le survivalisme du quotidien : se préparer d’abord aux risques les plus probables, pas aux scénarios de science-fiction.
Concrètement, il est aujourd’hui bien plus probable de subir une coupure de courant après une tempête, un incendie domestique, un accident dans la rue ou un problème de santé que de faire face à une guerre nucléaire ou à l’impact d’un astéroïde. Ça ne veut pas dire qu’on ignore les risques à faible probabilité, mais on les traite en second, après avoir couvert les bases.
Dans cette logique, la low-tech est indissociable de notre vision : être autonome, c’est avant tout développer ses compétences et utiliser des solutions simples, robustes et réparables. Par exemple, dans l’habitat, une phytoépuration fonctionne sans pièces complexes ni dépendance à un fournisseur, là où une micro-station high-tech demande plus d’entretien, de pièces spécifiques et d’énergie.
C’est une évidence : la plupart des gens qui pratiquent vraiment la low-tech sont déjà, au fond, un peu survivalistes… et l’inverse est vrai aussi. Le survivalisme apporte la priorisation et l’anticipation ; la low-tech apporte la durabilité et la simplicité.
LTJ : La low-tech met l’accent sur des systèmes résilients (filtres, bioponie), le bricolage et la réparation, alors que le survivalisme est parfois perçu comme une course au stockage de ressources (eau, conserves), et d’équipement “du passé”.
Est-ce un préjugé, ou la low-tech n’est-elle pas vraiment à la mode chez une partie des survivalistes ?
Sven : Sur le principe, je comprends cette perception : pour le grand public, le survivalisme ressemble souvent à une course au stockage et au matos high-tech. Mais c’est une image largement entretenue par certains médias, car ce sont les extrêmes qui font vendre. Montrer un bunker blindé ou un garage rempli de rations attire plus l’œil qu’un atelier de réparation ou un potager.
Dans les faits, au sein de la communauté NoPanic, c’est un préjugé. Oui, le stockage a sa place (c’est du bon sens d’avoir de quoi manger et boire en cas de coup dur : une évidence que nos anciens pratiquaient durant des siècles) mais s’arrêter là, c’est repousser le problème. Quand les stocks sont vides (ou non disponibles), il faut savoir produire, réparer, improviser.
C’est là que la low-tech prend toute sa valeur : un filtre à eau bricolé maison, une rocket stove en briques, un séchoir solaire… ce sont des solutions simples, peu coûteuses, réparables, et qui fonctionnent longtemps après la fin des stocks.
Beaucoup de survivalistes appliquent déjà ces principes sans se revendiquer “low-tech” : récupération d’eau de pluie, chauffage au bois, potager, réparation de vélo, cuisson au feu… Ce n’est pas une mode, c’est du bon sens.
LTJ : Face à un effondrement énergétique, quelles compétences low-tech devraient, selon vous, figurer en priorité dans la “trousse à outils” d’un survivaliste ?
Sven : L’effondrement énergétique n’est pas un fantasme : pour l’Europe occidentale, il est amorcé, si je ne m’abuse, depuis 2007 selon certains chiffres relayés par Jean-Marc Jancovici. Mais ce scénario n’est qu’un parmi d’autres. Il faut aussi envisager les tensions sur les matières premières, les crises économiques, l’instabilité civile, les catastrophes climatiques ou sanitaires…
Chaque personne a son prisme de vision en fonction de sa zone géographique, de son métier, de son âge, de sa situation familiale, de sa santé, ou encore, pour seul exemple, de sa dépendance à certains traitements médicaux. Avant de dresser une liste de compétences, il faut donc évaluer ses propres vulnérabilités.
Cela dit, il y a un socle de compétences low-tech valable partout :
- Boire : savoir trouver, collecter, filtrer et purifier de l’eau avec des moyens simples et durables.
- Manger : savoir produire, conserver et cuisiner simplement (potager, séchage, lactofermentation…).
- Avoir un toit au-dessus de la tête : savoir réparer, isoler, entretenir un logement ou improviser un abri temporaire.
- Se chauffer : savoir allumer et entretenir un feu, utiliser un poêle à bois, fabriquer un rocket stove.
Puis viennent :
- premiers secours
- bricolage et réparation (bois, métal, couture)
- mobilité sans carburant (vélo, rame, voile)
- communication low-tech (signaux, radio, cartes)
- gestion des déchets (compostage, réutilisation).
LTJ : Le survivalisme est souvent associé à l’individualisme, la low-tech à la coopération et au partage du savoir. Quelle est votre réflexion autour de cette problématique sociétale ?
Sven : Non, le survivaliste n’est pas fondamentalement individualiste. En revanche, il y a une première étape qui l’est : avant de pouvoir aider les autres, il faut déjà s’aider soi-même. Acquérir des compétences, se former, mettre en place ses propres solutions : c’est la base.
Une fois cette autonomie posée, on sort vite de l’individualisme. La résilience sur le long terme repose sur l’entraide et le partage. Dans le monde du survivalisme, il existe une grosse communauté : forums, groupes, événements, médias comme NoPanic… où l’on échange techniques, retours d’expérience, bonnes pratiques.
La low-tech pousse encore plus loin cette logique collective : ateliers de réparation, chantiers participatifs, formations partagées… Les savoir-faire circulent, profitent à tout un réseau.
Survivalisme et low-tech ont le même but : augmenter la résilience. Il est possible, en effet, que le premier parte souvent de l’individu vers le groupe, quand la seconde parte du collectif vers l’individu. Mais au final, les valeurs partagées sont, selon moi, les mêmes.
Je ne sais plus qui disait, à raison : “Seul, on survit ; ensemble, on vit.”
LTJ : Dans les récits post-apocalyptiques, on voit rarement la low-tech comme une solution d’avenir : pourquoi à votre avis ? Et comment inverser ce cliché et rendre le vélo badass ?
Sven : Ça dépend des récits. Beaucoup d’histoires post-apocalyptiques racontent surtout la chute, le moment où tout bascule. À ce stade, on utilise encore tout ce qui est disponible, et la high-tech joue le rôle d’amortisseur.
Car il faut aussi être honnête, la high-tech apporte du confort : une pompe à chaleur, c’est plus simple qu’un poêle à bois. Mais ce confort se paie : dépendance, coût, faible durabilité, besoin d’entretien extérieur.
Pour revenir à la question, le problème est sans doute que la low-tech manque de spectacle à l’écran. Une réparation de vélo ou un séchoir solaire, c’est moins “vendeur” qu’un tableau de bord futuriste ou une détonation de fusil à pompe.
Dans les fictions, la low-tech fait parfois surface (jardinage, ateliers, culture, réparation, ...) mais elle reste secondaire dans la narration. Elle n’est pas valorisée comme centrale, bien qu’elle soit essentielle dans la vraie vie.
Pour ma part, je ne crois pas qu’il faille chercher à rendre la low-tech “badass”. Cette quête du spectaculaire est précisément ce qui a déformé l’image du survivalisme, en le réduisant à des clichés polarisants. Dans la réalité, la résilience n’a rien d’un film d’action : elle se construit dans la durée, avec de la préparation, de l’organisation et une bonne dose de savoir-faire.
Le cœur du sujet, c’est fondamentalement de prendre soin de soi et des siens, et de pouvoir répondre aux besoins essentiels sans dépendre systématiquement d’une aide extérieure. Cela passe par des gestes simples : réparer une pompe à eau, entretenir un poêle, cultiver un potager, stocker des semences… Des gestes discrets, peu spectaculaires, mais vitaux.
Si plus de gens comprenaient que la low-tech et le survivalisme visent avant tout l’autonomie, la sécurité et la transmission de savoirs, ils les percevraient moins comme des disciplines marginales, et davantage comme des compétences citoyennes. Ce n’est pas à coups d’effets spéciaux qu’on rendra la low-tech pertinente : c’est en montrant, très concrètement, comment elle améliore la vie au quotidien… et comment elle peut continuer à le faire dans les périodes difficiles. Or, je le crains, les périodes difficiles sont devant nous.
Commentaires (1)
La Résilience
Le 25/09/2025 à 18:08
Hop hop hop !!! Le blog La Résilience est une des rares ressources dans le domaine francophone survivaliste qui parle ouvertement des techniques de production hors-sol (hydroponie, aquaponie) : https://www.la-resilience.fr/2021/09/techniques-de-productions-potageres-hors-sol/