Gandhi était-il un pervers, raciste et misogyne ?
Publié par La Rédaction dans Billets Le
16/06/2026 à 10:38
Comme nous l'avons montré dans le n°25 du Low-Tech Journal, la low-tech est profondément inspirée de la pensée de Gandhi, notamment de son "Programme constructif"ainsi que de la "cottage industry". Mais, depuis que nous avons publié cet article, des internautes dénoncent la figure de Gandhi, évoquant, sans source ni rigueur, le fait qu'il soit un pervers, raciste et misogyne. Nous avons donc voulu répondre à ces critiques.
Il est vrai que la figure de Mohandas K. Gandhi fait l'objet de débats historiques. L'icône de la non-violence a clairement adopté, au cours de sa vie, des positions aujourd'hui jugées racistes, misogynes ou problématiques. L’image de Gandhi comme un saint intouchable ne tient plus. Pour autant, rejeter son oeuvre et son rôle majeur dans la lutte anticoloniale serait absurde. Faut-il cancel Gandhi ? Voici notre réponse.
Un racisme de jeunesse
Gandhi n'est pas né pionnier des droits civiques. Il est né fils d'un ministre en chef d'un des États de l'Inde et est allé à Londres pour étudier le droit et devenir avocat. Puis il a passé 20 ans en Afrique du Sud (1893-1914).
À son arrivée, il a été offensé qu'un avocat formé à Londres et membre de la classe supérieure en Inde, soit traité comme un moins que rien en raison des lois raciales strictes en Afrique du Sud. Mais c'était une sorte d'indignation égoïste : il pensait qu'il devrait être traité comme un Anglais, et était à la place traité comme un Africain indigène. Il s'y est opposé et a soutenu que les Indiens devraient être traités comme des Blancs, et non comme des Noirs (plutôt que de soutenir que tous les peuples devraient être traités de la même manière).
Le jeune Gandhi a tenu des propos explicitement racistes envers les populations noires locales. À cette époque, son combat politique visait exclusivement à défendre les droits de la seule minorité indienne face à l'Empire britannique.
Des historiens rappellent que Gandhi a utilisé à l’époque des termes comme « kaffir » pour désigner les Africains, un mot aujourd’hui reconnu comme une insulte raciste. La BBC et le Time soulignent que dans certaines pétitions adressées aux autorités britanniques, il protestait vigoureusement contre le fait que les Indiens soient placés dans la même catégorie administrative que les Africains.
Cependant, de nombreux historiens soulignent aussi que ses positions ont évolué au contact de la réalité coloniale. Le chercheur E. S. Reddy (South African History Online) affirme que si Gandhi a effectivement exprimé des préjugés raciaux dans sa jeunesse, il s’en est progressivement détaché. À la fin de son séjour africain, il dénonçait publiquement les injustices subies par les Noirs. D'ailleurs son antiracisme ultérieur est devenu réel, inspirant plus tard Martin Luther King ou Nelson Mandela.
Un rapport aux femmes entre émancipation et paternalisme
Sur la question des femmes, le bilan de Gandhi est paradoxal. D'un côté, il a joué un rôle historique majeur dans l’intégration des femmes au mouvement national indien. Il a notamment encouragé leur participation politique à une époque où cela était loin d'être acquis, ouvrant un espace inédit d'engagement public en dehors du cadre domestique. Il condamnait également le mariage des enfants et le sort tragique des veuves.
D'un autre côté, ses conceptions de la sexualité et du rôle des femmes sont aujourd'hui jugées profondément conservatrices.
Gandhi valorisait l’abstinence sexuelle et la chasteté. Certaines féministes lui reprochent d’avoir enfermé les femmes dans des idéaux de vertu plutôt que de défendre pleinement leur liberté sexuelle.
De plus, lors des violences sexuelles massives pendant la partition de l’Inde en 1947, plusieurs universitaires lui reprochent d'avoir sous estimé la domination masculine en Inde et de ne pas avoir assez entendu la parole des victimes.
Cependant, est-ce que l'on ne reproche pas à un homme de XIXè siècle de ne pas penser comme un homme du XXIè ?
Les « expériences de pureté » et le débat sur la perversion
L'aspect le plus controversé et documenté de sa fin de vie concerne ses « expériences » de chasteté (brahmacharya). Devenu veuf et âgé de plus de 70 ans, Gandhi, obsédé par sa force spirituelle, demandait à de très jeunes femmes de dormir nues à ses côtés pour tester sa résistance au désir et valider son vœu de chasteté.
Ici, le débat porte moins sur une démonstration de violence sexuelle physique, dont il n'existe aucune preuve historique solide, que sur un abus de pouvoir psychologique. À l'époque, cela avait d'ailleurs provoqué la démission de plusieurs de ses collaborateurs.
Pour certains chercheurs, ces actes s'inscrivaient de manière cohérente dans sa quête mystique radicale, bien qu'ils soient impossibles à défendre selon les critères éthiques actuels.
La vie sexuelle de gandhi : Dans un livre récent, Jad Adams fit ensuite effacer ces épisodes de sa légende après sa mort (lire ici).
Conclusion : une figure historique contradictoire
Présenter Gandhi comme un « pervers raciste et misogyne » ne reflète donc pas la réalité historique. Gandhi a été un grand leader anticolonial, mais aussi un homme profondément marqué par les préjugés raciaux de sa jeunesse et par un rapport oppressif à la sexualité.
Ses idées ne sont ni intemporelles ni intouchables. Il faut donc le reconnaître comme un acteur décisif, sans le sanctifier, ce que nous ne faisons pas...