Non, Marx n'est pas un penseur de la technique !
Publié par Jacques Tiberi dans Editos Le
22/05/2024 à 17:57
Ne me parlez plus de la "pensée technique" de Karl Marx. Il n'en a pas. Du moins, pas vraiment. Marx est un économiste "classique" sur le fond : il considèrent la technique comme neutre, et déterminée par la volonté politique. Marx fera, certes, la promotion de l'autoproduction et une critique du machinisme, qui n'est pas pour autant une critique de l'industrialisme !
Découvrir le Low-Tech Journal par ici.
Merci à Maxime Ouellet de remettre les choses au clair dans son article publié en 2020 aux "Cahiers Société". Un travail intitulé "Marx et la critique de la technique : réflexions à partir des Grundrisse et du Capital.
Marx pose les bons constats, mais n'en tire pas de leçon nouvelle. Il critique le fétichisme de la marchandise (Aristote le faisait déjà) et de la mécanisation. Pour autant, il n'y voit qu'un "agent de production" capitaliste, soumis à une "rationalité instrumentale omniprésente", pour maximiser le profit.
Certes, il dénonce l'aliénation du travailleur par le système technique. Propos magnifiquement illustré par le Chaplin des Temps Modernes, avec son Charlot pris dans les rouages de la mégamachine.
Mais la critique de la technique s'arrête là. Pour Marx, dès lors que les travailleurs se seront réapproprié les machines (les moyens de production) ces dernières deviendront - soudainement - "gentilles".
Bref, Marx met bien en lumière comment le capitalisme façonne et exploite la technique pour aliéner et dominer la société. Mais il n'en tire pas la conclusion qui s'impose - et que Jacques Ellul, grand lecteur de Marx, mettra en relief : le problème n'est pas (que) le capitalisme, c'est (aussi) la technique !
Marx rêve-t-il de robots électriques ?
La théorie marxiste de la technique est une théorie du "capitalisme cognitif". C'est-à-dire une robotisation de la production, où l'humain se voit progressivement remplacé par des machines et se trouve orienté vers des métiers cognitifs.
Mais Marx, en bon économiste "industrialiste" (Saint-Simon, ne se pose pas la question des ressources. À ses yeux (comme à ceux de ses contemporains) les ressources sont illimitées. Voici la limite écologique de son approche. Il ne voit pas que la "machine" provoque nécessairement une forme de destruction de l'humain et de la nature... qu'elle soit entre les mains des capitalistes ou du prolétariat.
Moins de mathématiques, plus de philosophie
Ce que j'apprécie particulièrement dans le travail de Maxime Ouellet c'est sa proposition de rétablir le primat de la philosophie sur les mathématiques dans la compréhension et la régulation de la pratique sociale. Moins de chiffres, plus de pensée, s'il vous plaît !
Découvrir le Low-Tech Journal par ici.
Commentaires (2)
Technokritik
Le 01/07/2026 à 11:00
J'ai bien lu ? Marx, philosophe du XIXe siècle, "influencé par Heidegger", philosophe du XXe siècle ? Il a pris la machine a voyager dans le temps de H. G. Wells ? Y a que moi que ça choque ? Pour le reste, absolument d'accord !
Technokritik
Le 01/07/2026 à 13:33
Article de Ouellet, p. 36 : "Selon la lecture de Marx, il est malavisé de postuler une quelconque neutralité de
la technique."
Votre introduction affirme : (Marx) "considère la technique comme neutre, et déterminée par la volonté politique".
Sur le fond, je vous rejoins assez car Marx tend par moment à donner à la non-neutralité technique le sens d'un déterminisme social alors qu'Ellul aborde la non-neutralité de la technique comme une norme propre à la technique, infra-social, donc indépendante de la société. Mais, dans ce cas, il faut faire vraiment la distinction entre ces deux sens de la non-neutralité et argumenter précisément cette critique (ellulienne) de Marx. L'article que vous proposez ne va pas exactement dans votre sens, en réalité, car il démontre plutôt la profondeur de la critique de Marx, par-delà la vulgate marxisme. Ouellet reprend les travaux de Vioulac qui montre la convergence profonde entre le matérialisme critique de Marx et celui de Heidegger.
Le Marx dont vous parlez est sa réduction d'un militantisme marxiste borné sur l'économie et non le véritable Marx.
Bonne journée à vous