Pourquoi est-il si difficile d'adopter un mode de vie low-tech ?
Publié par Jacques Tiberi dans Editos Le
12/07/2024 à 22:04
On entend souvent dire que ce qui ralenti les bifurcations vers la low-tech, c'est le "social". Pourtant, la low-tech est le meilleur moyen de connecter les enjeux de fin du monde et fin du mois.
Quand on parle de décarbonation, de faire avec moins et de sobriété... on parle d'économie d'énergie (et donc d'écologie), mais surtout d'économie d'argent pour les particuliers ! Et il est absolument indispensable de mettre les deux dans le même panier !
De même, le changement climatique est un fait social qui impacte d'abord ceux qui n'ont pas les moyens de s'acheter une nouvelle chaudière ou un climatiseur.
Le techno-solutionnisme est un "truc de riche" : les véhicules électriques, les installations numériques ont un coût très élevé. En revanche, la low-tech est un "truc de radin" : des solutions simples, que l'on peut réaliser soi-même.
Les low-tech vont nous permettre de décarboner. Mais cet argument ne suffit pas !
La technique est au coeur d'interdépendances complexes - sociales, techniques, politiques.
On ne peut pas retirer les fossiles et garder tout le reste. On ne peut pas décarboner les transports et garder l'hypermobilité.
Nos organisations socio-économiques sont façonnées par l'accès aux énergies fossiles. Voilà pourquoi les technologies sont aussi politiques. Tout changement doit être pensé du point de vue de son acceptabilité sociale. C'est-à-dire que son bilan coûts-bénéfices doit apparaître positif pour grand public. Sinon, on se retrouve avec des gilets jaunes sur les ronds-points !
Changer les comportements s’opère donc progressivement, par un glissement des modes de vie. Un glissement lent, car nos modes de vie sont enchâssés dans des organisations lourdes et très inertielles. Nous sommes cernés par les "standards de vie" extrêmement compliqués à faire évoluer.
Prenons l'exemple de la viande : ça a longtemps été un marqueur de la bourgeoisie. Maintenant, c'est un marqueur des classes moyennes. Leur demander de renoncer à la viande, c'est les déclasser !
Autre exemple : l'automobile. Tout l'aménagement du territoire est pensé pour elle. Appeler à abandonner sa voiture pour le vélo, les transports en commun ou la marche - même pour les petits trajets - est une injonction qui n'est pas accessible à tous. Pour des raisons de santé ou de confort et d'imaginaires.
La bataille des imaginaires
Le coeur du sujet est là : quel est le nouveau récit, le nouvel eldorado que l'on peut promettre grâce à la low-tech ? Celui qui sera plus fort que le récit consumériste ? Celui qui sera plus fort que la techno-magie, que les techno-miracles de la "science" ? Celui qui rendra la sobriété plus fun que la consommation ?
Le consumérisme n'est pas qu'un récit. C'est une institution, soutenue par les politiques publiques. L'hyperconsommation est une surproduction organisée, devenue la norme économique sur laquelle se base la croissance, et donc l'emploi, les recettes fiscales, le financement des retraites...
Le consumérisme est la base du contrat social, mais aussi des politiques publiques et du fonctionnement des entreprises. Et le discours rationnel expliquant que les bénéfices de ce système vont au Nord et ses coûts vont au Sud... n'est pas audible à une majorité de la population dont la priorité reste leur famille et leur pays.
Il faut ajouter que les "porte-paroles" des bénéficiaires sont bien plus puissants que ceux des "victimes" du système. L'ouvrière Malgache n'est pas un modèle. Le startuper du Bitcoin milliardaire à 28 ans, lui, l'est. Il ne faut pas sous-estimer la puissance de ce verrouillage idéel et idéologique.
À ne pas prendre la mesure du pouvoir de l'imaginaire, on prend le risque de l'épuisement et de l'inaction.
Or, les verrous de la société du carbone sont bien identifiés : pratiques sociales, effets de mode, publicité, discours politique, impossibilité de comptabiliser les dommages causés à la nature ou de les intégrer aux prix...
Et pour les contourner, une seule solution : l'expérimentation. Une expérimentation non pas écologique, mais sociale. Une expérimentation qui fasse rimer fin du monde et fin du mois. Le but est ici de compenser les "effets régressifs" de l'action écologique, la mauvaise image de la sobriété. Moins parler de "frugalité heureuse" et plus de "gain de pouvoir d'achat". Même si ces mots appartiennent au monde du consumérisme, ils permettent de faire entrer des chevaux de Troie dans des milieux sociaux qui rejettent l'écologie. Manger moins de viande, moins prendre l'avion, dépenser moins d'argent dans les gadgets techs. Cela ne doit pas être présenté comme une démarche écologique, mais une façon d'économiser !
Certains marxistes considèrent que l'on surestime le rôle des imaginaires et que l'on sous-estime celui de la superstructure économique. Ils commettent ici une erreur : oublier que la seconde ne tient pas sans la première. L'imaginaire c'est le gluten du système. Ce qui le fait tenir. Voilà pourquoi, quand un groupe veut conquérir le pouvoir, il s'empare en priorité des médias... puis, pour conserver le pouvoir, il mise tout dans le système éducatif. La Corée du Nord ne tient que par les imaginaires... et la répression. Considérer que la bataille des imaginaires est la reine des batailles - et non pas la "lutte des classes" - ce n'est pas être une doux écolo utopiste. C'est prendre conscience qu'ils ne suffit pas de rejeter le capitalisme. Mais qu'il faut convaincre la population qu'une alternative est crédible, possible et atteignable. À force d'attendre le grand soir, on s'endort.
La bifurcation vers la low-tech ne pourra pas s’effectuer dans la violence, mais grâce à des expérimentations locales qui ouvriront de nouveaux imaginaires.
Commentaires (1)
RP87
Le 13/07/2024 à 08:18
Saluton,
Il me semble que "l'économisme" ne soit pas un appel pertinent. Le présenter comme une conséquence heureuse fortuite me semble plus efficace. L'économie "par goût" ou "par choix" me semble rester quelques choses de pensé par un groupe social n'étant pas "à la dèche", n'y jouant pas sa vie (littéralement). Lorsque l'économisme est subi, qu'il est la pauvreté, l'individu veut s'en défaire tant matériellement que socialement. Car la précarité tue. C'est peut être ce qui fait cette écart comportemental à la mendicité (qui donne à qui). Lorsqu'il est un choix, cela me semble relever de la "distinction sociale".
Selon moi nous ne pouvons pas faire l'économie ???? de nous en prendre à ce qui fait valeur. Si posséder et consommer avec outrance doivent devenir des tabous, il faut remplir le vide des aspirations sociales et du pouvoir politique. Je pense que vivre plus intensément et plus en lien peut être une norme sociale effective. La bourgeoisie (classe dominante) se souci de sa santé, elle a le temps et les moyens de s'en occuper, mais elle garde une approche individualiste. À défaut de capital économique sous l'ordre politique actuelle, les prolétaires peuvent s'approprier un courant de l'esthétique "bobo" (bourgeois bohème) si elle leur permet des gains matériels. Là, je vous rejoins dans l'économisme. Je crois toutefois qu'il faudra pour l'attractivité inverser les termes : "ne soyez pas radin·e·s, soyez malin·ne·s" (et choix de l'accord pour que ça rime), mais aussi garder le pluriel.
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Du théorique au pratique :
(Vrac d'idées du matin)
Bourgeois vs (/) Prolétaires
Basic fit (salle) / foot de rue, Parkour, animal-flow
Suchy bar, Bowl VG (€€€) / baraque vapeur (sur le modèle baraque à frites), sandwich (version pain complet vegan etc) ; soupe populaire -> soirée soupe, soupe-concert.
Globe trotter Airlines / road trip en vélo et bivouacs (esprit campeurs scoutisme - éclai)
Matelas à mémoire de forme anti-tous / hamacs
Barbecue charbon / bbq solaire (bouclage menus vapeur).
Foot "supporter" et place en stades (€€€) / flash mob - 'cat'.
Shopping fast fashion / session couture entre ami·e·s (hackathon mode en fablab avec travail à la durabilité : genre "tatouage de pantalon / bijoux = parcours de vie")
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