Au milieu des ruines, la survie low-tech des gazaouis, par Abod Nasser
Publié par Abod Nasser dans Extraits du mag Le
12/08/2026 à 08:12
Au milieu des ruines, la survie low-tech des Gazaouis par Abod Nasser, artiste palestinien réfugié en France. Gaza a enduré des embargos et des guerres qui ont créé un état de grande solidarité, de "coexistence" au sein de sa population — un retour au réel, aussi dur soit-il.
Cet article est extrait du n°22 du Low-Tech Journal. Découvrir le magazine.
Tout au long de son histoire, Gaza n'a jamais connu le luxe de la reconstruction. Elle a été détruite et rebâtie d'innombrables fois.
Depuis ma naissance, en 2000, j'ai été témoin de toutes les guerres menées sous occupation israélienne — de la Seconde Intifada au resserrement du siège en 2005, sur une zone ne dépassant pas 365 km². Et maintenant, la guerre d'extermination.
Quand une personne s'habitue à quelque chose, elle finit par l'accepter. Les Gazaouis en sont venus à accepter la guerre. Et la guerre a forgé, entre eux, une nouvelle forme de convivialité.
Durant le premier mois du génocide, alors que j'étais encore à Gaza, nous nous sommes retrouvés piégés dans notre maison, située dans la Red Zone du Nord.
En l'absence de réseaux publics, nous utilisions nos ressources avec parcimonie, craignant d'être totalement à sec. Et même quand il y avait un peu de couverture 3G, il n'y avait pas d'électricité pour recharger nos téléphones.
Mon frère et moi nous tenions derrière la fenêtre, cachés des regards, observant la maison de nos voisins qui avait été bombardée. Son toit s'était effondré. Pourtant, deux panneaux solaires restaient suffisamment intacts pour tenir bon, malgré les dégâts causés par les éclats d'obus.
Je ne sais plus comment, mais nous avons réussi à récupérer l'un de ces panneaux pour recharger nos téléphones — notre seul espoir de joindre quelqu'un à l'extérieur de la zone pour trouver un moyen de nous échapper.
Mon frère, mon père et moi avons commencé à esquisser sur le papier des moyens d'utiliser le panneau sans l'onduleur — qui régule et convertit l'énergie solaire en une forme suffisamment douce pour ne pas endommager la batterie.
Nous avons testé encore et encore, dessinant, croquis après croquis, documentant notre expérience improvisée. Enfin, nous avons réussi à extraire une partie de l'énergie du panneau brisé et à contacter nos proches.
« Quand il n'y a plus d'eau et plus d'électricité ; quand il n'y a plus rien du tout, mon arme à moi, c'est l'art. » Voir le portrait vidéo sur Abod Nasser.
Quand le siège s'est temporairement relâché et que j'ai enfin pu me déplacer dans la ville, j'ai trouvé Gaza transformée.
Ce n'était plus la ville rudimentaire d'hier : elle avait forgé une nouvelle définition de la vie et de la coexistence. Des conditions les plus dures, les gens ont tiré un nouveau mode de vie, où la coexistence est devenue une forme de résistance.
J'ai commencé à dessiner toutes les low-tech que je voyais : des choses simples, mais pleines d'ingéniosité et de résilience. Des façons d'utiliser l'énergie solaire pour recharger des batteries, pour pomper ou collecter l'eau venue du sol, ou du ciel. Des méthodes pour transformer le plastique en carburant. Les gens qui fabriquent leur propre tabac à partir de feuilles d'arbres. D'autres qui remontent l'eau avec des cordes, fabriquent un four à pain, une aiguille à coudre, un fer à repasser, une charrette et une prothèse de jambe en matériaux de récup.
J'ai dessiné tout ce que j'ai vu. Je ne dessinais pas pour « archiver ». Je dessinais pour transmettre cette nouvelle coexistence.
Durant mon séjour dans le nord de Gaza, je vivais une vie que nous étions venus à considérer comme normale. Ce n'est qu'après mon départ que j'ai vraiment ressenti l'ampleur de l'extermination que nous avions endurée.
Au final, ces croquis sont la seule chose que j'ai emportée en quittant Gaza — un modeste souvenir d'une vie façonnée par des rêveurs des temps impossibles, qui ont transformé la survie en art de la résistance.
Je voulais rendre hommage au génie du peuple palestinien. À son immense art de la débrouillardise.
J'ai intitulé ce livre : Strategies for Survival (Stratégies de survie). J'aimerais le publier comme un guide illustré pour reconstruire sa vie après une catastrophe majeure.
Un livre qui raconte comment on réinvente la vie, à partir de rien.
Abod Nasser est un artiste visuel. Lauréat du prix de la Meilleure œuvre dessinée pour Le Collecteur des Rêves (sur YouTube, cherchez Hackathon de la langue française « Le collecteur de rêves »). Il a également collaboré à des films primés, tels que Gaza Mon Amour (Tarzan et Arab Nasser, 2021).
Repéré par le Consulat de France à Jérusalem, il est accueilli, depuis avril 2025, à l'École nationale supérieure des arts décoratifs (ENSAD) à Paris, en master Cinéma d'animation. Il y bénéficie d'une bourse.
La moitié de sa famille, dont son père, est encore à Gaza.