Décroissance : Timothée Parrique répond aux questions qui fâchent
Publié par La Rédaction dans Extraits du mag Le
26/07/2026 à 12:27
Et si la low-tech était la clé (à molette) de la décroissance ?
La Décroissance en 6 mots
« Produire moins, partager plus, décider ensemble".
Yves-Marie Abraham
Cet article est extrait du n°4 du Low-Tech Journal.
Prôner la sobriété technologique, c'est prôner la déconsommation. Entrer dans la frugalité énergétique, c'est sortir du système extractiviste. Organiser le « faire ensemble » dans le respect des communs, c'est refuser la marchandisation. Nous avons tant de choses à nous dire ! C'est pourquoi le Low-Tech Journal a invité Timothée Parrique, pour faire (un petit) tour de la question. Objectif : vous donner des outils pour appréhender la philosophie de la décroissance, pouvoir en parler, en débattre et, surtout, la mettre en œuvre dans votre vie quotidienne. Entretien avec Timothée Parrique, docteur en économie, spécialisé dans la décroissance, chercheur à l'université de Lund (Suède).
LTJ : Bonjour Timothée. D'abord quelle est la différence entre la décroissance et la récession ? Je demande ça parce que 90 % des intervenants dans les médias confondent les deux.
Timothée Parrique : Il faut bien garder en tête que décroissance ne veut pas dire récession, mais changement vers une économie alternative. En théorie, l'économie existe pour répondre aux besoins essentiels de tous (bonne alimentation, bonne santé, confort de vie, etc.). Une fois qu'ils sont remplis (qu'ils atteignent leur seuil de suffisance), rien ne sert de produire davantage. Pourquoi chercher une croissance infinie qui ne fait, alors, que gonfler les inégalités et détruire la planète ?
LTJ : Quels sont les principaux blocages qui nous empêchent d'entrer dans une économie de décroissance ?
TP : Commençons par réaliser que la destruction de l'habitabilité de la Terre est le fait d'une minorité de grandes multinationales qui enrichissent une minorité de personnes, dans une minorité de pays. Donc, pour mettre fin au tabassage du vivant et au désastre social, faisons face à ceux qui profitent de la situation actuelle. Il faudrait fortement taxer les profits des entreprises d'énergies fossiles, et même de tous les secteurs essentiels comme la santé et le logement. Personne ne devrait pouvoir s'enrichir de la dégradation de la nature. Pareil pour tous ces biens et ces services de base, sans lesquels nous ne pourrions vivre décemment. Il faut une acupuncture du pouvoir : prendre quelques décisions à des points névralgiques, qui vont empêcher cette poignée d'ultra-riches de continuer à accumuler d'énormes privilèges.
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Les données du problème
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50 % des émissions de gaz à effet de serre sont causées par le mode de vie des 10 % les plus riches. Le système vous culpabilise, alors que les responsables sont connus.
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50 % des matières premières consommées par les pays du Nord sont importées depuis les pays du Sud (soit 12 milliards de tonnes par an). La croissance des pays du Nord ne ruisselle pas vers ceux du Sud. Mais elle se nourrit de l'accaparement des ressources de ces pays.
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LTJ : Ça m'inspire une question que l'on entend souvent lors des débats sur la décroissance, l'ISF, le plafonnement des salaires ou le revenu universel : comment va-t-on motiver les gens dans un monde sans compétition et sans enrichissement ?
T. P. : D'abord, je ne crois pas à la fable capitaliste selon laquelle « c'est l'enrichissement qui fait tourner le monde ». Je propose à vos lecteurs de faire le bilan de leur journée, en se demandant quel pourcentage de leurs décisions et de leurs actions a été motivé par des incitations financières. Ils vont voir que c'est assez rare. Personne ne lit un roman avec l'idée de s'enrichir et personne n'aide ses enfants à faire leurs devoirs en calculant combien ça va lui rapporter. C'est une bonne chose d'ailleurs, car l'appât du gain nous fait prendre de mauvaises décisions. Devrait-on choisir son métier en fonction du salaire ? Aujourd'hui, l'objectif de la lucrativité vient faire de l'ombre à celui de la convivialité et de la soutenabilité, alors que cela devrait être le contraire : nous devrions sacrifier l'argent (qui est une convention sociale) pour protéger la santé des écosystèmes et la nôtre. Mettre des limites sur le salaire, le revenu et les richesses est une façon de diminuer l'importance de l'économique dans l'organisation de notre société. Cela ne mettra pas fin à la compétition, qui pourra continuer dans d'autres sphères comme les arts, la politique, le sport, etc.
LTJ : Quels conseils donner aux makers qui nous lisent pour les aider à financer leurs projets sans faire appel à des investisseurs ou des banques qui vont exiger un retour sur investissement et des intérêts ?
T. P. : Il existe bien d'autres façons de prêter des ressources. On peut, par exemple, troquer du temps, dans une logique de réciprocité qui ne va pas demander de croissance. On peut aussi créer un « cercle de crédit », une cagnotte communautaire, un pot commun, alimenté par des cotisations, pour se prêter sans intérêt. Là, on a un modèle d'investissement adapté à une économie stationnaire.
Le but de la décroissance est de construire une économie post-croissance qui puisse satisfaire nos besoins de manière efficace, juste et soutenable. Ce modèle économique alternatif demande de repenser le travail, la propriété, la monnaie, la finance, le commerce, afin que tout cela puisse fonctionner sans dépasser les limites écologiques, tout en préservant les minima sociaux. C'est la théorie du donut de Kate Raworth.
LTJ : Ultime question, mais peut-être la plus délicate : comment rendre la pauvreté choisie désirable ?
T. P. : Pour ma part, je vois la décroissance au carrefour des écologies. Sa force, c'est qu'elle rassemble un écosystème d'idées, par exemple la philosophie amérindienne du buen vivir, l'économie du bien commun, l'éco-socialisme, les commons, l'économie perma-circulaire, la low-tech, l'économie sociale et solidaire, l'économie stationnaire, le mouvement des Villes en transition... C'est un mouvement florissant et une idée qui bouge.
Cet article est extrait du n°4 du Low-Tech Journal.
« La décroissance est une réduction planifiée de l'utilisation excessive d'énergie et de ressources dans les pays riches, afin de rétablir l'équilibre entre l'économie et le monde vivant, tout en réduisant les inégalités et en améliorant l'accès des populations aux ressources dont elles ont besoin pour vivre longtemps, en bonne santé et s'épanouir. »
Jason Hickel