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Nous réarmer sans nous ruiner : l’option low-tech

26/12/2025 à 11:39

Jusqu’ici, les questions de Défense sont restées un impensé de la low-tech. Pourtant, depuis
quelques années, des organisations civiles ou militaires prônent le discernement technologique et la nécessité d’accroître notre résilience, face au poids des technologies numériques dans les organisations militaires mais aussi économiques et civiles.

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Car, si “la politique de défense a pour objet d’assurer l’intégrité du territoire et la protection de la population contre les agressions armées”, elle doit “contribuer à la lutte contre les autres menaces, susceptibles de mettre en cause la sécurité nationale”.

Selon un nombre croissant d’acteurs de la sécurité nationale, notre dépendance technologique constituerai une menace, à laquelle une stratégie de “retour en résilience” doit répondre. Alors, de plus en plus conscientes des limites de l'hypertechnologisation, les armées cherchent désormais à
accroître la résilience individuelle et collective et explorent la voie de la low-tech.

Pourquoi peut-on parler de démarche low-tech ? Parce que leur approche cherche à maintenir un haut niveau de protection des populations tout en opérant une “désescalade technologique” (et énergétique). En langage militaire, on parle d’un high-low mix, un arbitrage entre rusticité et
performance. Nous allons donc examiner ces enjeux de défense et de sécurité nationale à travers le prisme de la low-tech, dans un contexte où la guerre resurgit en Europe.

Une défense durable ?

En 2008, le Livre blanc sur la Défense nationale attribue à l’armée un rôle dans « la protection de l’environnement et des ressources naturelles ». Même si la question des effets dévastateurs des actions militaires sur l’environnement exige d’être posée, c’est à la question de la “protection des ressources naturelles” que l’on va s’intéresser. Les militaires parlent ici “d’empreinte légère” (light footprint), une “économie de forces” qui revêt une dimension de prudence énergétique et d’optimisation des ressources. Une doctrine mieux connue en France sous le nom de “défense durable”. Depuis les années 2000, l’armée française mise même sur “l’écoconception” des armes. La Direction Générale de l’Armement (DGA) promouvant clairement le principe d’ ”éco-efficience”. C’est-à-dire de concilier “l’efficacité technique” avec “le respect des fondamentaux du développement durable” et la sobriété en carburant. La smart defence qu’ils l'appellent. Bref, on est pile dans la démarche low-tech !
Pour l’heure, ces engagements n’ont – on s’en doute – qu’un résultat limité. Consciente que le changement climatique est un “multiplicateur de menaces”, l’armée s’organise. Mais, en même temps, voici qu’elle relègue au second plan la “résilience technologique et énergétique” qui
est pourtant un enjeu primordial de notre sécurité, à une ère où la guerre est totale, et notamment numérique.

La guerre zéro mort robotisée, un leurre ?

L’armée s’interroge : quel est le juste niveau technologique qui permet à mes soldats d’être victorieux face à un adversaire ? Faut-il abandonner l’idéal de la guerre "zéro mort" à l’origine de la récente course à l'avantage technologique, qui oblige à recourir aux bombardements massifs pour ne pas sacrifier la vie des hommes ?

Certes, il est facile d’équiper et former une “petite” armée de métier à un attirail toujours plus perfectionné et coûteux. C’est le cas actuellement : chaque soldat est formé comme un ouvrier spécialisé de la guerre, doté d’un outil industriel de pointe. Cela nous permet de prétendre être une des premières armées du monde avec un contingent de seulement 310 000 soldats (réservistes compris), ce qui représente moins de 0,5% de la population. Pour l’heure, ce modèle d'armée échantillonnaire sophistiqué semble assez bien fonctionner.

Mais en cas de conflit “de haute intensité”, exigeant d’équiper “en masse”, la vision technophile sera intenable. On ne peut pas tenir très longtemps en envoyant des avions Rafales pour contrer des insurgés en pick-up. On ne peut pas indéfiniment consommer sans modération des ressources naturelles pour économiser les ressources humaines.

La tech, l’atout trompeur

Autre argument en faveur du discernement technologique en matière militaire : la recherche en histoire militaire a démontré que la technologie ne constitue pas l’atout décisif dans un combat. La fameuse “supériorité technologique” impacte les imaginaires, mais elle a dans les faits bien moins de poids dans l’issue d’un conflit que la géographie, la qualité du commandement, le moral des troupes — leur force de conviction — ou les capacités industrielles du pays.

Ainsi, ce n’est pas la bombe atomique qui a forcé le Japon à capituler : Tokyo était déjà proche de cesser les combats. La puissance technologique ne suffit donc pas. La preuve : les Américains se sont enlisés au Vietnam malgré leur Napalm et leurs hélicoptères. Mais aussi en Irak et en Afghanistan, tout comme les Soviétiques en leur temps. Pire encore, des systèmes de pointe se sont montrés incapables d’empêcher des actes de terrorisme.

À ce titre, saviez-vous qu’entre 2003 et 2006, 41% des pertes occidentales étaient dues à des E.E.I (Engins Explosifs Improvisés) ? Ces technologies issues de l’ingéniosité des combattants remettent en question l’avantage technologique. Dans les situations d’insurrection, les menaces rustiques démontrent les limites des stratégies technologiques.

Mais encore, comment expliquer que l’Égypte, pourtant équipée d’armes performantes d’origine soviétique, n’ait pas été en mesure de faire reculer Israël ? Si ce n’est par son manque de culture stratégique.

« Le soldat du futur, ce sera un type en jean et basket avec un AK-47 ! »
— Colonel Michel Goya, militaire et historien

Exemples d'alternatives et d’équipements

Vélo US Montague Paratrooper : vélo pliant conçu pour permettre aux soldats de sauter en parachute avec. 24 vitesses, suspension à l'avant, freins à disque, garanti à vie.

HIPPO-X Light TMP : alternative low-tech au Hummer. Cette plateforme de mobilité tactique légère offre une grande capacité de charge et une excellente accessibilité aux terrains difficiles, réduisant considérablement la charge physique des soldats et les problèmes de ravitaillement.

Les high-techs, faiblesses en cas de guerre électronique

La fascination technologique et l’imaginaire de la cyberguerre ont désorienté certains choix stratégiques. On a cru que la guerre de demain se jouerait derrière des écrans, à guider drones, missiles, satellites ou robots tueurs... Mais il n’en est rien.

La numérisation des systèmes de défense les a rendus plus performants mais aussi plus vulnérables. Le constat des états-majors est simple : il ne faut plus faire reposer tout notre système de défense sur les high-techs, comme c’est le cas aujourd’hui. Désormais, il s’agit de replacer la technologie à sa juste place : elle doit servir les stratégies, et non s’y substituer.

Ces échecs ont conduit plusieurs pays, dont la France, à écarter des projets “d’obus intelligents”, ainsi que le système “Félin” très numérisé, dont le poids des batteries alourdissait le paquetage et gênait le fantassin. Pour autant, l’armée de terre reste attachée à l’expérimentation de la “force d'expertise du combat Scorpion” (FECS), composée d’une poignée de soldats experts équipés de “technologies game changers”, comme des armes à tir “au-delà des vues directes” ou des drones de contact. Problème : notre outil industriel n’est pas dimensionné pour produire en masse de tels systèmes. Nous ne disposons pas des terres rares ni des composants électroniques indispensables à la construction de ces engins. Un chiffre : 95% de la production mondiale de Gallium, indispensable pour construire des antennes actives AESA de radars et de systèmes radio, vient... de Chine. L’actuelle débauche de tech – notamment radar – nous expose donc à trois vulnérabilités majeures :

  • Le hacking des systèmes C2 de command & control
  • La fragilité de nos systèmes communicants en cas d’attaque d’e-bomb (bombe électromagnétiques, EMP). Car, sans électronique, plus grand-chose ne serait opérationnel.
  • La rapide mise HS des systèmes d’armes high-tech sur le front, faute de capacités d’entretien et de réparation.

Les high-tech ne sont pas résilientes. Elles ne sont ni faciles à réparer, ni rapides à produire en quantité. Elles seront vite neutralisées et les stocks seront vite épuisés. En un mot : la guerre du futur sera peut-être high-tech le premier jour... Mais low-tech le reste du conflit.

Sur le front : le soldat low-tech

La démarche low-tech appliquée à l’équipement militaire pourrait plutôt se résumer ainsi :

  • D’un côté, on sanctuarise le matériel high-tech aux opérations de dissuasion (notamment nucléaire) et à la cyberdéfense.
  • De l’autre, on réduit la “charge technologique” des soldats, en employant des “technologies nivelantes” (autre nom des low-tech chez les militaires). Ici, on replace le soldat au cœur du design, dans une approche "user-centric", qui débouche sur le cahier des charges suivant :
  • Minimalisme, polyvalence, non-redondance.
  • Maintenance en conditions opérationnelles (MCO) facilitée. Grande autonomie du soldat dans la maintenance.
  • Robustesse, résistance à l'abrasivité du climat.
  • Ergonomie, facilité d’usage, pas de “manipulation complexe” qui augmente le stress en intervention et la charge cognitive qui pèse sur le soldat (des recherches ont été menées sur le sujet par l'Institut de recherche biomédicale des armées - IRBA).
  • Paquetage ultra-léger : sacs de 3 kg à 9 kg.
  • Discrétion : pas de coil whine (gémissements de bobine), ni de bruits électroniques qui favorisent la détection auditive ou électromagnétique.
  • Protection contre les détecteurs de jonction non-linéaire type WG 24T capables de détecter et localiser les appareils électroniques cachés, qu'ils soient allumés ou éteints.
  • Protection contre les brouillages (retour au téléphone de campagne filaire).
  • Réappropriation de civilian tech (technologies civiles) pour réduire la production militaire.

Des flèches pour économiser les balles ? Dans un long article intitulé "Et si nous remplacions les armes à feu et les balles par des arcs et des flèches ?", Kris de Decker, du Low-Tech Magazine, affirme que l'efficacité énergétique des flèches est supérieure à celle des balles.

Que les flèches ont une portée pratique équivalente à celle des balles. Et que certaines techniques de tir à l'arc - comme le tirage au pouce - offrent des cadences de tir comparables à celle d'une arme semi-automatique. Dans ce cas, pourquoi toutes les armées du monde ont-elles remplacé les arcs par des arbalètes puis des armes à feu ? Selon De Decker, pour deux raisons.

D'abord, l'avènement des armes automatiques, dont la cadence de tir est imbattable.

Mais, aussi, pour "la rapidité de l’apprentissage" du tir au fusil. Selon lui, "les armes à feu ne nécessitaient aucune compétence ou effort musculaire pour tuer quelqu’un à distance". Toutefois, cette dernière affirmation est contestée par tous les militaires professionnels que j'ai pu contacter. Un gendarme à la retraite m'explique : "tirer correctement avec un fusil d'assaut (type HK G36) demande un apprentissage poussé. Des mois d'entraînement. Il faut résister au stress, à l’adrénaline, aux décharges de cortisol, savoir réagir en un quart de seconde, s'adapter à l'effet tunnel qui obscurcit la vision périphérique..." J'ajoute qu'en dehors d'une opération spéciale discrète, aucun de nos soldats n'acceptera d'abandonner son fusil d'assaut HK 416 F (calibre 5,56 mm) contre une arbalète - même une EK Archery Cobra RX Adder automatique.

Le fusil offre une cadence de 850 coups/min à une portée de 350 m.

L'arbalète : une cadence de 5 traits en 30 secondes, d'une portée moyenne de 25 m.

En un mot : y'a pas photo.

Sans résilience, pas de première ligne de défense

Nos sociétés modernes, extrêmement complexes, sont vulnérables aux fortes perturbations. Notre faible autonomie énergétique, alimentaire et industrielle est un véritable talon d'Achille. Notre système énergétique est centralisé dans des sites qui concentrent les installations. L'énergie électrique est diffusée via des lignes aériennes faciles à démolir. Pire : le contrôle des réseaux électriques et des pipelines est automatisé à distance via les systèmes dits SCADA. Or, une cyberattaque sur ces systèmes pourrait provoquer des pénuries brutales d’énergie. Quant à la fourniture de denrées alimentaires, elle est presque exclusivement laissée à l’industrie, et se fait généralement selon le modèle du « juste à temps ».

Plus généralement, la délégation au privé de services publics, le stockage d’un grand nombre de données sensibles dans des clouds et la chasse aux coûts en faveur de la rentabilité, a réduit leur redondance et leur résilience.

Enfin, nos industries sont très dépendantes des importations de terres rares et de composants électroniques.

Sans parler de l’impréparation du secteur civil, qui inspire un vrai sentiment de vulnérabilité. La “planification civile d’urgence” et la coordination civilo-militaire, sont faibles.

Et nous sommes tout à fait impréparés à des pénuries brutales d’électricité, d’essence et/ou d’eau potable. Bref, une guerre hybride (mélange de cyberattaques, de manipulations et de sabotages d’origine incertaine) pourrait aisément semer la confusion dans la population.

À l’arrière : organiser la "défense totale"

On le répète souvent : la première étape d’une bifurcation low-tech est d’interroger ses besoins. Il en va de même en matière de défense.

L’OTAN s’est donc attachée à définir les besoins de bases d’une société et a listé 7 “exigences de base” :

  1. assurer la continuité des pouvoirs publics,
  2. la fourniture de services essentiels,
  3. le soutien du secteur civil au secteur militaire,
  4. la résilience des approvisionnements énergétiques,
  5. des ressources en vivres et en eau,
  6. des systèmes de communication et
  7. de transport civils.

Pour en savoir plus, rendez-vous sur le site Le coup d'après pour lire le rapport sur le soldat Low-Tech.

Commentaires (1)

Matthieu

Le 04/06/2026 à 21:56

Bonjour,
Vous utilisez largement des contenus issus de cette étude de 2022 : https://www.lecoupdapres.fr/realisations/le-soldat-low-tech

Ayez simplement l'honnêteté et la délicatesse de citer vos sources et le commanditaire de l'étude (armasuisse). Merci !

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