Pourquoi la bifurcation vers la low-tech piétine ?
Publié par Lucas Verhelst dans Extrait du mag Le
09/04/2025 à 16:29
Le mouvement des low-tech a plus d’un demi-siècle. Il a émergé en France conjointement au concept d'agriculture biologique (avec le label forgé par l'association Nature et Progrès en 1972), mais reste encore une niche. Certes, le concept connaît un bel essor depuis une dizaine d'années, sous l’impulsion des Low-tech Lab, mais peine à décoller.
Comment expliquer que la démarche low-tech (à l'instar de la slow-fashion et d'autres concepts se plaçant sous le signe de la transition) peine à se densifier, à faire tache d’huile au sein des populations civiles, à atteindre une masse critique significative ?
Justement, l’impédimentologie, ce nouveau champ de recherche dont le but est d’étudier les obstacles aux transitions sociétales (et les divers moyens de les appréhender), ouvre un prisme inédit sur les low-tech. Tour d’horizon.
À lire : Manuel d'un monde en Transition.
Le conditionnement culturel
En premier lieu, il apparaît que les paradigmes de l’ultralibéralisme, de l’extractivisme, du consumérisme et de la croissance ; notre fascination pour l’innovation technologique, les start-ups, la sophistication et la gadgétisation, sont autant de règles implicites du jeu civilisationnel qui vont, par construction, à rebours du principe même de la low-tech. Le statut social que leur adoption nous confère disqualifie passablement les pratiques low-tech aux yeux des "non-initiés", trop soucieux de leur insertion – et de leur maintien coûte que coûte – dans le tissu sociétal et axiologique au sein duquel ils cherchent à s’installer.
L’érosion de l’individualité et le conformisme d’opinion grèvent donc passablement les pratiques low-tech. Et pourtant, il y a encore quelques décennies, la low-tech était "la norme". Avant l’arrivée du congélateur, il était en effet normal d’utiliser, entre autres moyens, la lacto-fermentation afin de conserver ses aliments. Le fait est que l’amnésie générationnelle agit sur notre perception des choses pour effacer en nous toute possibilité d’autoréférenciation vis-à-vis de comportements passés. Ce "décalage du point de référence" a pour effet de nous faire considérer des objets pourtant assez récents, comme totalement désuets, en dépit de leur fonctionnalité.
Il faut ajouter à cela une compréhension parfois erronée de la low-tech, qui, appréhendée de façon superficielle, peut se voir amalgamée à une démarche survivaliste voire de repli communautaire, poussant même certains responsables politiques de premier plan à la qualifier de "modèle Amish", ce qui n’aide pas d’éventuels intéressés à franchir le pas.
La dimension neuropsychologique
Nous sommes tous perclus de biais cognitifs, tels que "le biais d’appel à la nouveauté", selon lequel une idée nouvelle serait forcément bonne… parce que nouvelle. Notre mode de pensée binaire nous empêche également de comprendre qu’il est possible de développer la haute technologie pour certaines activités humaines (par exemple la chirurgie), et, en même temps, d’imaginer une décroissance de notre degré de sophistication technologique, pour d’autres.
Selon ce mode de raisonnement biaisé, il n’y a pas d’ambivalence possible, ce doit être soit l’un, soit l’autre. Et cependant, dans l’hypothèse où nous serions appelés, collectivement, à opérer un choix entre low-tech et high-tech, il y a tout lieu de penser que l’affaire serait vite jugée ! Et pour cause : notre penchant pour la technologie n’est pas anodin ; il est le fruit d’une activation effrénée de notre circuit de la récompense - activation rendue possible par l’utilisation d’objets connectés addictifs - et des nombreuses notifications qu’ils génèrent. Ces "shoots de dopamine" échelonnés tout au long de la journée, ne nous rendent pas heureux, certes, mais nous amènent à une habituation hédonique dont il est difficile de sortir. Pour celles et ceux qui y sont sujet.e.s, vivre "en mode low-tech" pourrait s’apparenter à une cure de sevrage, ce qui n’a rien de très enthousiasmant… Si nos représentations pourraient, certes, nous mettre le pied à l’étrier, elles n’en prennent pas le chemin. Fondamentalement, nous n’arrivons pas à imaginer en quoi un monde plus artisanal, moins technologique, davantage "do it yourself", pourrait comporter une part de rêve, d’onirisme. Le film La belle verte de Coline Serreau (1996) est un des rares bons exemples dont nous disposons.
Les blocages politiques
Il faut mentionner le lobbying des industriels de la tech, (très peu contrebalancé par celui de la low-tech), mais aussi l’électoralisme des élus et leur rejet viscéral de la notion de décroissance, très voisine de la low-tech. Sans oublier l'absence d'incarnation de la low-tech dans l’offre politique, ou encore, les entraves à toute innovation faisant intervenir des transformations systémiques profondes, entraves mises par des acteurs économiques qui n’ont aucun intérêt à voir remplacer, à titre d’exemple, des dispositifs de "tomographie par émission de positons" par… des chiens détecteurs de tumeurs cancéreuses. Par ailleurs, la surcharge normative constitue un frein réel au déploiement de certaines solutions alternatives, du fait notamment de processus de certification et d’homologation très restrictifs. Bref, le grand basculement du high-tech vers la low-tech n'est pas pour demain... Mais il y a pire ! Car, quoique frontalement dissensuelle, la low-tech n’est pas à l’abri d’un dévoiement de son principe même, à des fins de récupération politique, comme ça a été le cas pour d’autres concepts, tels que le développement durable, la sobriété, la transition, la résilience…
Malaise dans la low-tech
Parlons, enfin, des "obstacles intrinsèques" au mouvement low-tech. Notamment le foisonnement de "concepts transitionnels" (technologies appropriées, innovation frugale, low-tech, fait-tech, right-tech...) qui tient davantage de la nébuleuse de notions que d’un conglomérat structuré. Au sein de cette nébuleuse, la low-tech se retrouve noyée, dissoute et souffre inévitablement d’un déficit d’exposition, au bénéfice d’autres visions prospectives très en vue, tels que "la transition énergétique", plus à même de capter les ressources financières et humaines nécessaires à son développement. Pour avoir une chance de changer d'échelle, la low-tech, en dépit du bien-fondé de sa démarche, doit donc prendre la mesure des obstacles qui lui font face. Ils sont nombreux, quasi insurmontables. Mais tout n’est pas perdu. Des outils de méthode, corrélés à des actions de terrain pertinentes, permettront d’amorcer une phase de déverrouillage. Voici comment.
Débiaisement, déconditionnement, déconformisation… où l’art de désapprendre
L’impédimentologie ne se borne pas à un inventaire de phénomènes divers qui font que "ça coince". Elle énonce également un certain nombre d’attitudes-clés, dont les effets sur le monde physique sont pensés pour être contraires à ceux produits par les obstacles à l’œuvre. Pour autant, l’impédimentologie ne délivre pas de "recette de cuisine" qu’il conviendrait de suivre à la lettre. Elle fournit un condensé de "bonnes pratiques" dont il serait malaisé de dire s’il y en aurait certaines plus importantes que d’autres, et sans que nous ayons de marche à suivre quant à la manière d’opérer.
Cela étant, quelques grands axes peuvent être dégagés. Il semble notamment plus simple au premier abord d’opérer à l’échelle individuelle, par exemple en s’attelant à l’identification de nos biais cognitifs à l’œuvre dans le rejet de la low-tech, et à leur atténuation grâce à l’adoption de méthodes de "débiaisement", notamment celles utilisées en théorie des jeux, qui fluidifient grandement nos prises de décision, en nous aidant à faire "les bons choix". Dans cette même lignée, il est nécessaire d’agir sur nos cyber-addictions en renouant avec des plaisirs simples (et par ailleurs peu émetteurs de GES), tels que la lecture, la pratique d’un instrument ou encore "l’art de la conversation".
Il semble tout aussi fondamental de nous fabriquer des référentiels de notre histoire commune, histoire universellement placée sous le signe des "techniques douces" (que l'on n'appelait pas encore low-tech)… jusqu’au début de la seconde moitié du XXème siècle.
Un séjour dans un monastère ou une participation à un programme d’histoire vivante sont des expériences de déconditionnement qui peuvent susciter de véritables électrochocs. Prenez, par exemple, L’École d’autrefois, programme phare de l’écomusée Paysalp de Viuz-en-Sallaz en Haute-Savoie, qui propose à des élèves de l’école primaire une mise en scène théâtrale de 1h30 au sein d’une salle de classe "comme en 1924", avec inspection des mains et écriture à la plume sous la surveillance d’une institutrice. Cependant, ce réancrage du vécu dans nos mœurs passées ne peut se suffire à lui-même. Il doit s’accompagner d’un renforcement du sentiment d’individualité. Car transitionner du tout-high-tech vers des pratiques low-tech n’est pas anodin et nécessite d’abandonner en parallèle notre propension à l’uniformisation, cette tendance inconsciente consistant à imiter le comportement d’autrui.
Certes, ce travail de "déconformisation" comporte un risque : l’exclusion du groupe social. Toutefois, il présente aussi un intérêt indéniable, celui d’entraîner avec soi d’autres personnes "non-initiées", mues par l’agrément lié au fait de fréquenter une personne "pas commune". Mais pour faire tache d’huile et atteindre une masse critique suffisante de personnes enclines à opérer cette bifurcation, nos fondations culturelles, sur lesquelles s’appuie la construction de nos individualités, doivent, elles aussi, profondément muter.
Cette mutation implique une infinité d’actions de terrain, dont il serait impossible de faire ici un listing complet. Notons par exemple la nécessité de marginaliser l’appât du gain, de déconstruire la figure du nanti, érigé en modèle de standing social par le libéralisme économique, en renouant avec la tradition satirique et pamphlétaire anti-libérale qui existait encore en France au début des années 1980. Des médias alternatifs, tels que la revue Malheurs Actuels, vont dans ce sens.
L’esprit de méthode au secours de la low-tech
Enfin, il y a des actions plus "chirurgicales" à mener, directement par les acteurs de la low-tech auprès d’instances et acteurs clés. La nébuleuse de concepts transitionnels prétéritant l’émergence des basses technologies doit se condenser sur elle-même pour donner lieu à un faisceau unique de changement. Pour ce faire, des choix conceptuels, certes cornéliens, doivent être entrepris, tout comme la nécessité d’unifier certaines notions. La décroissance, la sobriété énergétique, le réemploi, l’économie régénérative, l’économie symbiotique, l’entreprise contributive… et la low-tech, ont de multiples points de convergence. Les instigateurs et promoteurs de ces divers champs de pensée ne devraient-ils pas se fédérer autour d’une entité conceptuelle commune, et faire corps de manière à maximiser la portée de leurs actions ?
La low-tech doit ensuite se faire une place dans le champ de nos représentations ; notamment au cinéma où elle est encore peu présente. Le film « Le garçon qui dompta le vent » constitue un modèle du genre, une voie à suivre. Une voie qui contribuera à « normaliser » la low-tech, encore en butte à de nombreux stéréotypes.
Votez low-tech !
Il y a également des actions politiques à mener. Notamment par une meilleure représentation de la low-tech au sein des lobbies présents dans les assemblées nationales et européennes. Ensuite, par une meilleure appropriation de celle-ci chez les élus et les aspirants au pouvoir. Et enfin par des batailles législatives en vue d’accélérer les processus d’homologation des produits low-tech. Pour mener à bien toutes ses actions, le panel d’outils que nous avons à disposition est vaste. Pour les plus pragmatiques, le crowdacting* peut permettre à des néophytes de se fédérer autour d’objectifs d’entraide, de ludicité et de partage d’expérience.
Le work away**, quant à lui, peut initier des bifurcations personnelles et favoriser des rencontres charnières. Les plus "sérieux" opteront davantage pour des projets de loi, des travaux de thèse universitaire, des suivis de cohorte, des publications dans des revues spécialisées, des audits ou des veilles sociologiques et stratégiques. Les plus enclins à de grandes entreprises collectives se coaliseront au sein de conventions citoyennes, d’ouvertures de tiers-lieux, d’attaques en justice ou d’arènes de la transition.
Les plus "entreprenants" créeront des ateliers artisanaux en co-working, des laboratoires d’idées, des friperies ou encore des agences de tourisme pro-low-tech. Les plus "créatifs" opteront quant à eux pour des travaux de vulgarisation et la fabrication de nouveaux récits…
La low-tech est une quête. Une quête qui ne saurait s’entreprendre sans un brin de méthode, dans la mesure où le temps qui nous reste pour la voir se généraliser est très court.
L’impédimentologie offre aux penseurs et aux faiseurs de la low-tech une opportunité : celle de démanteler minutieusement les mille et un obstacle grevant sa progression dans les pratiques de tout un chacun. Sachons nous en saisir.
* Crowdacting : mobiliser un groupe humain pour accroître l'impact d'une action. Organisation d'évènements collaboratifs engageant citoyens, entreprises et collectivités.
** Work away : un réseau qui connecte des voyageurs bénévoles à des hôtes en échange d’hébergement et de repas.