Publié par Jacques Tiberi dans Billets le 30/09/2025 à 08:08
Un bruit discret court dans les vallées du Vercors. Ce n’est pas celui des tronçonneuses ou des chasseurs : c’est le froissement d’un chevreuil à l’orée d’un bois laissé tranquille. C’est aussi une caméra discrète qui capte ces scènes de vie sauvage, preuve que là où l’humain recule, la nature reprend souffle. Ce principe a un nom — le réensauvagement, ou rewilding. Et depuis 2020, couple de cinéastes Arnaud Hiltzer et Aurélie Miquel lui consacre une série documentaire hors normes : Into The Rewild.
Leur dernier film, tourné en Argentine, s'intitule "Rewilding Patagonia". Il retrace un vaste projet de réensauvagement initié par Kristine et Douglas Tompkins (cofondeur de The North Face) et de leur fondation. En moins de 30 ans, 7 millions d’hectares ont été réensauvagés et 18 parcs nationaux créés. C’est l’histoire d’une nature qui reprend doucement sa place, quand on choisit de lui en laisser la possibilité. Ni traité académique ni appel alarmiste, ce film donne à voir une réalité simple : si on laisse un peu d’espace au vivant, il fait le reste. On respire.
Le terme a encore un parfum d’utopie en France. Pourtant, il s’agit d’un concept bien réel et de plus en plus incontournable. Concrètement, réensauvager, c’est accorder aux milieux naturels la liberté de se régénérer. Cela peut passer par laisser des parcelles « en libre évolution », restaurer des écosystèmes abîmés, ou même réintroduire des espèces disparues.
Pour George Monbiot, journaliste au Guardian et figure du mouvement, « c’est ramener la richesse, la diversité et l’émerveillement que nous a volés la destruction des habitats ». Arnaud Hiltzer, caméra à l’épaule, part donc sur ses traces à Oxford avant de filer voir ce qui se passe au cœur du Vercors, sur la première réserve créée par l’ASPAS (Association pour la protection des animaux sauvages). Là-bas, aucun compromis : ni chasse, ni pêche, ni coupe de bois, ni agriculture sur les 130 hectares du Grand Barry. Résultat : renards, belettes, chevreuils et sangliers reviennent sans fanfare. La simple preuve par image que « laisser faire » peut parfois être plus efficace que « restaurer de force ».
L’idée ne serait peut-être pas aussi palpable sans l’épisode étrange du confinement de 2020. Avec l’arrêt brutal de nos activités, on a vu surgir des chèvres des montagnes dans les rues galloises, des canards sur les trottoirs parisiens, et des sangliers jusque dans les villages de Provence. Une démonstration grandeur nature de ce que la planète sait encore faire : cicatriser à une vitesse qui défie notre imagination.
Arnaud Hiltzer en profite pour poser sa caméra dans les forêts du Vercors avec les naturalistes Béatrice et Gilbert Cochet, accompagnés de Clément Roche, gestionnaire de la zone. Tous expliquent que le réensauvagement n’est pas une fuite en arrière mais un choix de société : « Soit on ne fait rien et on laisse la nature suivre son cours. Soit on lui donne un coup de pouce quand il manque des pièces du puzzle — une espèce disparue, un équilibre rompu ». Bref, il s’agit de soigner des territoires comme on réapprendrait à soigner une relation abîmée.
Mais le réensauvagement ne se joue pas seulement à l’échelle de quelques hectares en France. À la dernière Semaine du climat à New York, la Tompkins Conservation a dévoilé un projet titanesque : la Jaguar Rivers Initiative. Objectif : relier forêts, zones humides et savanes sur 2,5 millions de km², soit une surface équivalente à la Méditerranée entière.
Le jaguar en est l’emblème — et l’espèce parapluie. Réintroduit dans le parc argentin d’Iberá, où il avait disparu depuis 70 ans, il a déjà repris pied, passant de 7 à près de 40 individus. En restaurant son territoire, ce sont aussi des centaines d’autres espèces qui retrouvent un havre. Et ce n’est pas qu’une victoire écologique. L’initiative s’accompagne de développement de l’écotourisme, de revenus locaux, de fierté culturelle. Comme le résumait Douglas Tompkins, pionnier de cette cause avec son épouse Kristine : « Si quelque chose peut sauver le monde, je parierais sur la beauté. »
Le couple Tompkins incarne depuis 30 ans un modèle à contre-courant : utiliser la fortune accumulée dans la mode outdoor pour... racheter des millions d’hectares menacés en Patagonie, les restaurer et les donner aux États sous forme de parcs nationaux. Dix-huit parcs ont ainsi vu le jour au Chili et en Argentine, couvrant l’équivalent d’un pays comme l’Irlande.
Le documentaire Rewilding Patagonia, sorti ce 30 septembre sur Youtube, raconte cette aventure démesurée avec une énergie contagieuse. Il ne s’agit pas seulement de sauver des huemuls, des nandous ou des pumas, mais de transformer une région : relancer un tourisme durable, créer de l’emploi, rendre aux habitants un lien direct avec leur territoire. Bref : prouver que le réensauvagement est bien plus qu’une question de biodiversité. C’est une question de société.
Alors, qu’y a-t-il de commun entre le silence d’un sous-bois du Vercors et ces paysages démesurés de la Patagonie ? Une conviction : nous avons besoin de réapprendre à cohabiter avec le vivant. Pas comme un luxe d’écologiste urbain, mais comme une urgence vitale.
Car derrière les images de sangliers qui reviennent ou de jaguars qui rôdent se cache un constat glaçant : en cinquante ans, l’Amérique du Sud a perdu 94 % de ses populations animales sauvages. Et même en Europe, nos campagnes sont souvent devenues des déserts biologiques. Le réensauvagement propose de changer de récit : accepter de perdre un peu de contrôle, pour regagner infiniment plus en diversité, en résilience et même en beauté.
Avec Into The Rewild, Arnaud Hiltzer propose une autre façon de transmettre. Ses films ne culpabilisent pas mais inspirent. Ils ne dressent pas des bilans mais ouvrent des portes. Voir une réserve redevenue vivante, entendre les cris des oiseaux dans des vallées sylvestres ou suivre le tracé d’un jaguar le long d’un fleuve : tout cela raconte un futur possible, presque tangible, où l’humain retrouve une place parmi les autres êtres vivants.
Finalement, le plus précieux enseignement n’est peut-être pas biologique. En racontant ces histoires, Into The Rewild nous invite à « réensauvager » aussi nos imaginaires. À cesser de voir la nature comme un décor ou une ressource, mais comme une partenaire de vie.
Car oui, laisser des forêts s’épanouir ou des jaguars retrouver leur chemin est essentiel. Mais encore plus essentiel est ce qu’il advient en nous : l’émerveillement, la joie, et ce sentiment profond de ne plus marcher seuls sur une planète abîmée.
Et si la vraie révolution commençait par là ?
Le documentaire est également à retrouver sur grand écran le 12 octobre 2025 à Dijon dans le cadre du festival Les Écrans de l'aventure et les 15 et 19 octobre 2025 à Albertville à l’occasion du festival Le Grand Bivouac.
Dernière minute : le film est sélectionné au Wildlife Conservation Film Festival (WCFF) à Monterrey, Mexico !
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