Publié par La Rédaction dans Billets le 19/09/2026 à 09:13
Et si la vraie révolution solaire ne se jouait pas sur les toits, mais dans une "loupe géante" plantée sur une colline de l'Aude ? À Luc-sur-Aude, un collectif citoyen construit un concentrateur solaire capable de dépasser les 1000°C — de quoi faire tourner un atelier de métal, de verre ou de poterie sans brûler un gramme de pétrole. Le projet est porté par l'association Causes Communes 11, et il pourrait bien combler un trou béant dans le paysage énergétique français.
Le principe tient en une image que tout le monde a en tête : la loupe qu'on braquait, enfant, sur des brindilles pour les faire fumer. Un concentrateur solaire, c'est exactement ça, en version XXL. Ici, 30 m² de miroirs paraboliques concentrent le rayonnement solaire sur une zone d'environ 10 cm de diamètre dans des fours interchangeables — un four — où la température grimpe en flèche. Selon la configuration, on parle de 600°C à 2000°C. De quoi faire fondre du métal, cuire de la poterie ou travailler le verre, sans électricité ni gaz, mais avec parfois un complément électrique.
Techniquement, c'est ce qu'on appelle une low-tech : pas de composants exotiques, pas de chaîne d'approvisionnement mondialisée, juste des miroirs, de la géométrie et du soleil. Nous avons essayé de faire le plus simplement possible mais il y a aura quand même un petit programme informatique qui pilotera le concentrateur, donc un ordi et 2-3 petits moteurs. Le concept n'a rien de nouveau — on en trouve trace chez Euclide, trois siècles avant J.-C. — mais son potentiel reste largement sous-exploité en France.
En fait, si. L'histoire du solaire concentré est jalonnée de pionniers oubliés : Augustin Mouchot et son moteur solaire présenté à l'Exposition universelle de 1878, le Padre Himalaya et son four capable de faire fondre du fer dès 1900, ou encore le grand four de Montlouis, construit en 1949 sous l'impulsion de Félix Trombe, toujours en activité aujourd'hui (même si on y fait plus de recherches aujourd'hui) aux côtés du laboratoire CNRS d'Odeillo (3500°C, excusez du peu).
Mais à chaque fois, la même histoire se répète : le charbon, puis le pétrole, ont eu raison de ces technologies pourtant matures. Résultat : la France dispose d'une expertise historique sur le sujet, mais d'un vide quasi total entre les usages domestiques (transformation d'aliments, eau chaude) et les usages industriels de recherche. Entre les deux — la zone des 500 à 1500°C, celle qui intéresse justement les artisans — il n'existe quasiment rien. C'est précisément ce vide que le projet de Luc-sur-Aude entend combler.
Porté techniquement par l'ingénieur Luc Dando, qui a construit son premier concentrateur en 1998 (c'est actuellement son 3ème), le dispositif reposera sur 288 miroirs paraboliques thermoformés par un verrier ariégeois. Trois artisans — métal, verre et poterie — s'installeront sur place et se partageront l'accès à l'énergie solaire durant les trois quarts du temps d'ensoleillement annuel. Le quart restant sera dédié à des acteurs économiques du territoire souhaitant tester la pertinence d'utiliser du solaire concentré pour leurs activités et à la recherche, avec deux partenaires de poids : le laboratoire PROMES du CNRS et l'École des mines d'Albi, qui viendront affiner leurs modèles de prévision thermique directement sur l'installation.
Le calendrier est déjà posé : terrassement à l'automne 2026, montage du concentrateur au printemps 2027, inauguration prévue le 21 juin 2027. Une deuxième phase, incluant une boutique et une salle de formation, doit suivre d'ici 2028. Budget total : environ 420 000 €, financé notamment par une subvention de 150 000 € du Budget participatif d'Occitanie, plusieurs fonds de dotation, et une future campagne de financement participatif à venir dès septembre 2026.
Soutenez leur campagne de financement participatif par ici !
Le point le plus intéressant du projet n'est peut-être pas technique, mais politique : toutes les données seront publiées sous licence Creative Commons (ou équivalent, nous n'avons pas encore tranché la question, mais le principe de la mise dans le libre est, lui, définitivement posé). Autrement dit, aucune volonté de breveter, de verrouiller, de monétiser le savoir accumulé. L'objectif assumé est l'essaimage — permettre à d'autres collectifs, ailleurs en France, de reproduire l'installation sans repartir de zéro, ni repayer les études techniques déjà financées ici.
Et contrairement à l'idée reçue, cette techno n'est pas réservée au grand sud ensoleillé. Un boulanger normand, Arnaud Crétot, utilise déjà l'énergie solaire concentrée pour cuire son pain — la preuve que la majorité du territoire français pourrait, à terme, accueillir ce genre d'outil.
Le constat dressé par les porteurs du projet est cinglant, et mérite d'être cité : quand une technologie sert les intérêts industriels ou militaires — l'IA en tête, ces derniers mois — les investissements pleuvent. Quand elle promet une énergie abondante, décentralisée et difficilement monétisable par une poignée d'acteurs, elle reste dans un angle mort budgétaire depuis... cent cinquante ans.
C'est là que la dimension citoyenne du projet prend tout son sens. Faute d'un soutien massif de l'État ou du privé, c'est un collectif local, avec ses subventions glanées une à une, ses artisans motivés et son ingénieur bénévole depuis des décennies, qui rouvre une piste laissée en friche depuis la fin du XIXe siècle.
Reste à savoir si Luc-sur-Aude sera le point de départ d'un vrai maillage low-tech du territoire, ou un nouvel épisode isolé dans la longue histoire, tragique et fascinante, du solaire concentré français.
Pour soutenir le projet : https://causescommunes11.fr/
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