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J'ai écouté pour vous l'itw de Philippe Bihouix pour le Greenletter Club

Bihouix

Cuivre, pétrole, lithium… alors que notre consommation explose, les gisements deviennent de moins en moins concentrés et de plus en plus difficiles à exploiter. Face à cela, une vieille croyance refait surface : le cornucopianisme. Mais peut-on encore y croire ? 

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Nous vivons dans un monde ornucopien

C’est devenu une métaphore pour décrire ceux qui pensent que le progrès technique permettra à l’humanité de repousser indéfiniment les limites naturelles. Une idée née au XVIIe siècle avec l’émergence des sciences modernes et qui traverse les siècles jusqu’à nos jours, portée aujourd’hui par des figures comme Elon Musk, Jeff Bezos ou Sam Altman.

À chaque époque ses promesses : au XVIIIe siècle, c’était l’agriculture et la chimie qui devaient nourrir l’humanité. Aujourd’hui, c’est la fusion nucléaire, l’intelligence artificielle et la conquête spatiale qui nous promettent un avenir d’abondance.

Malthus contre les techno-prophètes

Face à ce récit optimiste se tient la pensée néomalthusienne, qui rappelle que les ressources sont finies. Le débat entre cornucopiens et malthusiens n’est pas nouveau. Déjà au XIXe siècle, on s’inquiétait de manquer de charbon, avant que de nouvelles technologies permettent de trouver d'autres sources d'énergie. Cette tension entre espoir technologique et sobriété imposée ressurgit à chaque crise.

Mais aujourd’hui, la situation est inédite. La planète est déjà largement exploitée. Les rendements agricoles plafonnent. Et l’extraction minière devient de plus en plus énergivore. Faut-il alors continuer à croire aux promesses technologiques ?

La Silicon Valley en croisade

La foi cornucopienne contemporaine se niche dans la tech. Elon Musk rêve de colonies sur Mars pour sauvegarder l’espèce humaine. Jeff Bezos, lui, propose de déplacer les industries dans l’espace pour faire de la Terre une “zone résidentielle préservée”. Sam Altman, cofondateur d’OpenAI, parle de conquête spatiale de masse et de fusion nucléaire... tout en ignorant que ces technologies ne sont ni prêtes ni économiquement viables à court terme.

Derrière ce techno-optimisme se cache une fuite en avant. Car si ces projets ne fonctionnent pas – ce qui est très probable – il ne reste qu’une solution : le rationnement. Bezos lui-même l’avoue dans une conférence en 2019. Et si même les plus fervents cornucopiens envisagent cette issue, n’est-ce pas le signe qu’on touche à une limite ?

Énergie et matières : une double contrainte

Le cœur du problème réside dans la relation étroite entre énergie et matières premières. Extraire du cuivre à 0,5 % de concentration demande 200 tonnes de roche pour obtenir une seule tonne de métal. Et plus les minerais sont pauvres, plus il faut d’énergie pour les traiter.

La boucle est donc vicieuse : les ressources demandent toujours plus d’énergie, et la production d’énergie, elle aussi, consomme des ressources. Même les énergies renouvelables – souvent présentées comme notre planche de salut – nécessitent de grandes quantités de cuivre, de nickel, de terres rares… dont l’extraction a des impacts environnementaux majeurs.

Une croissance exponentielle intenable

On entend souvent dire que nous pouvons “découpler” croissance économique et consommation de ressources. C’est vrai à très court terme. Mais à long terme, une croissance de 2 % par an double la consommation tous les 35 ans, et la multiplie par 400 millions en mille ans. Sommes-nous capables d’imaginer un monde où le PIB mondial est 400 millions de fois supérieur à celui d’aujourd’hui, tout en consommant moins d’énergie et de matières premières ? Cela semble tout simplement absurde.

Recyclage et efficacité : des solutions limitées

Certains misent sur le recyclage pour compenser la raréfaction des ressources. Et il est vrai que, contrairement aux plastiques, les métaux se recyclent bien, parfois à 98 %. Mais ce taux reste une exception. Beaucoup d’objets électroniques modernes contiennent des alliages complexes et des métaux dispersés en quantités infimes, ce qui rend leur récupération quasi impossible. Le problème n’est pas physique, mais économique et technique : il n’est pas rentable de recycler un métal rare utilisé à l’échelle microscopique dans un smartphone.

Et même quand le recyclage est techniquement possible, il ne fait que ralentir la dispersion. Car une fois intégrés à des produits jetables, ces métaux finissent souvent disséminés dans l’environnement. Chaque smartphone qu’on achète, c’est littéralement un bout du monde qu’on emporte : 45 métaux provenant de dizaines de pays, extraits dans des conditions souvent désastreuses, pour des usages parfois futiles.

Un héritage en miettes

En exploitant aujourd’hui les ressources les plus accessibles, nous laissons aux générations futures un stock de plus en plus pauvre et difficile à extraire. Non seulement nous leur transmettons moins de matières premières, mais aussi une dépendance technologique lourde à entretenir. Plus le monde devient numérique, plus il est fragile. Sans métaux, pas de serveurs, pas d’imagerie médicale, pas d’infrastructures modernes.

Une humilité nécessaire

Croire que la technologie nous sauvera de la rareté est une croyance – pas un projet politique ni un raisonnement rigoureux. Le progrès ne pourra rien sans une remise en question de nos modèles de consommation. Et tant que nous refuserons de regarder cette réalité en face, nous continuerons à miser sur des promesses qui n’engagent que ceux qui les écoutent.

Plutôt que de viser Mars, ne serait-il pas temps de réapprendre à vivre dans les limites de la Terre ?

L'intégralité de l'interview publiée dans le Green Letter Club est ici.

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