Publié par Jacques Tiberi dans Billets le 26/12/2025 à 11:23
La question de l'effondrement inévitable du capitalisme a traversé le mouvement ouvrier depuis la révolution russe. En 1929, Henryk Grossmann prétend démontrer mathématiquement que le capitalisme doit s'effondrer pour des raisons purement économiques. Mais, dans un article de 1934 publié dans la Ratekorrespondenz, Anton Pannekoek révèle les erreurs de calcul et les malentendus fondamentaux qui invalident la thèse de Grossmann, tout en ouvrant une nouvelle voie : l'effondrement du capitalisme ne sera pas mécanique mais résultera de l'action révolutionnaire consciente de la classe ouvrière.
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Après la révolution russe, l'idée d'une crise finale du capitalisme domine le mouvement ouvrier. Rosa Luxemburg avait déjà abordé cette question en 1912 dans L'Accumulation du capital, arguant que le capitalisme devait nécessairement s'étendre aux territoires non capitalistes pour réaliser sa plus-value. Sans cette expansion, il s'effondrerait. Cette théorie, contestée dès sa publication, sera reprise par le KAPD comme critère distinctif entre révolution et réformisme.
En 1929, Grossmann propose une théorie radicalement différente : le capitalisme s'effondrerait pour des raisons purement économiques, indépendamment de toute intervention humaine ou révolution. La crise durable débutée en 1930 prépare les esprits à une telle vision catastrophiste.
Dans le deuxième volume du Capital, Marx établit les conditions générales de la production capitaliste à travers des schémas numériques. Il distingue deux départements : les moyens de production et les moyens de consommation. Ces exemples démontrent qu'avec des proportions appropriées entre les secteurs, la production peut s'étendre régulièrement sans problème de réalisation de la plus-value.
Rosa Luxemburg croyait avoir découvert une omission chez Marx : qui achèterait ces quantités croissantes de marchandises ? Elle en déduisait la nécessité de marchés extérieurs. Mais elle s'était trompée. Les schémas de Marx montrent clairement que tous les produits peuvent être vendus à l'intérieur du capitalisme lui-même, sans recours obligatoire à des acheteurs externes.
Otto Bauer réfute Luxemburg en 1913 en liant l'accumulation à la croissance démographique. Il construit un schéma où le capital croît de façon régulière avec la population. Mais cette approche transforme le capitalisme en une sorte de socialisme non planifié, ignorant sa caractéristique essentielle : la ruée en avant, l'expansion violente bien au-delà de la croissance démographique. L'accumulation capitaliste n'est pas régulée par les besoins démographiques mais par la soif de profit et l'impératif d'accumulation maximale.
Grossmann reprend le schéma de Bauer en le poursuivant sur plusieurs décennies. Il suppose un capital constant croissant de 10% par an et un capital variable de 5%. Mathématiquement, après 35 ans, la plus-value ne suffit plus à financer l'accumulation nécessaire. Les capitalistes n'auraient plus rien pour leur consommation, voire seraient en déficit. D'où l'effondrement économique du capitalisme.
Mais cette démonstration repose sur plusieurs erreurs fondamentales. D'abord, Grossmann applique mécaniquement un taux de croissance fixe de 10% alors que Marx montre que le taux d'accumulation a nécessairement le taux de profit comme limite supérieure. Ensuite, face au déficit calculé, Grossmann le fait arbitrairement supporter entièrement au capital variable, créant artificiellement un chômage de masse et un capital excédentaire. Avec un calcul correct, il n'y aurait ni effondrement catastrophique ni surplus de capital.
Grossmann prétend reconstruire la théorie de Marx, mais se contredit systématiquement avec lui. Marx affirme explicitement que la masse de profit augmente malgré la baisse du taux de profit. Grossmann, incapable d'accepter cette idée, va jusqu'à prétendre qu'Engels ou Marx ont commis une "erreur de plume" dans le texte du Capital ! Il déforme également les passages sur l'armée de réserve, l'exportation de capital et les salaires pour les faire correspondre à son schéma.
Cette incompréhension révèle un problème plus profond : Grossmann n'a pas assimilé le matérialisme historique. Il conçoit le capitalisme comme un mécanisme purement économique, extérieur aux hommes, alors que pour Marx, le développement économique et l'action politique des classes forment une unité indivisible.
La pensée bourgeoise ne peut concevoir la nécessité historique que comme une force extérieure, mécanique. Grossmann partage cette vision : le capitalisme serait un système dont la structure interne provoquerait automatiquement l'effondrement, indépendamment de l'action humaine. Les hommes subiraient passivement ce que le mécanisme leur impose.
Pour Marx, au contraire, tout développement social s'accomplit par les hommes. L'effondrement du capitalisme dépend de l'acte de volonté de la classe ouvrière, mais cette volonté n'est pas un libre choix : elle est déterminée par les contradictions économiques. Le socialisme ne vient pas d'un effondrement mécanique mais de la lutte consciente des travailleurs que le capitalisme rend nécessaire.
Le mouvement ouvrier ne doit pas attendre une catastrophe finale hypothétique, mais affronter de multiples catastrophes – guerres, crises – qui éclatent régulièrement avec une violence croissante. La crise actuelle doit d'abord éliminer les anciennes illusions : celle du réformisme parlementaire et celle d'un parti avant-gardiste porteur de révolution.
La classe ouvrière elle-même, dans son ensemble, doit mener la lutte. Dans ces combats répétés, elle développera sa force, découvrira ses objectifs, s'entraînera et apprendra à prendre en main la production sociale. L'auto-émancipation du prolétariat, voilà le véritable effondrement du capitalisme.
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