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J’ai lu pour vous “L’insoutenable abondance” de Bihouix

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Philippe Bihouix a publié L'insoutenable abondance en juin 2025, dans la collection Tracts de Gallimard. Ceci doit être le texte dont est tiré sa bande-dessinée Ressources (illustrée par Vincent Perriot). Une cinquantaine de pages dont le mot low-tech est étrangement absent. Note de lecture.

Le livre s’ouvre sur un bref rappel des « progrès techniques époustouflants » des dernières décennies (photovoltaïque, smartphone, robotique, IA) et décrit sommairement la vision cornucopienne (illimitiste) qui gouverne aujourd’hui le monde.

Puis, on enchaîne sur une cascade de chiffres démontrant l’irrationalité de cette vision.

Un discours réaliste et rassurant

Dans cette partie, Bihouix affirme que le risque de pénurie mondiale de minerais est faible… Et qu’avec le temps des innovations et de nouveaux modèles d’affaires permettront de réduire le coût de l’extraction, de recycler les terres rares ou même de leur substituer d’autres ressources plus accessibles.

« Depuis 6000 ans, on a extrait que 1/10.000è de l’or et 3/100.000è du cuivre contenu dans la premier kilomètre de la croûte terrestre ».

Si le problème n’est pas le stock de ressources, quel est-il ?

Selon Bihouix, il vaudrait mieux regarder du côté des limites planétaires (changement d'usage des sols, pollution géochimique, changement climatique, dérèglement du cycle de l'eau, atteinte à la biodiversité), et de "l'atteinte aux droits humains".

Ensuite, l'ingénieur s’attache à battre en brèche le mythe d’une économie circulaire où l’on aurait plus à extraire, mais seulement à recycler l’existant.

Une vision qu’il qualifie très justement d’idyllique, car :

  • le recyclage n'est jamais vraiment 'propre'.
  • le recyclage ne nous 'dédouane' pas de notre acte de consommation.
  • les processus de recyclage des métaux sont sous-optimaux*

Effet rebond et inertie du déjà-là

Son raisonnement se poursuit avec un long développement autour du fameux “effet rebond” selon lequel “un usage plus économe du combustible équivaudrait à une moindre consommation est une confusion totale. C'est l'exact contraire qui est vrai” (William Stanley Jevons).

En d’autres termes : moins les matières et les machines sont chères, plus on les utilise et plus la consommation augmente... effaçant tous les effets gains de sobriété.

Il décrit ensuite comment l’effet rebond est renforcé par « l’inertie du déjà-là » (belle expression), de l'installé, du stock. Ainsi, comment imaginer une transition énergétique, quand 85 % de la ville de 2050 est déjà bâtie ?

Je synthétiserai la conclusion de cette partie ainsi : tant qu'on ne réduira nos consommations que pour augmenter nos bénéfices, on ira dans le mur. Tant qu'on arbitrera en faveur de la machine et au détriment du travail humain, ces gains de productivité – terriblement coûteux en ressources et en énergie – nous empêcheront d’engager une véritable transition écologique.

Sobriété systémique

C’est alors que Bihouix introduit ce que je considère être elle concept clé de l’ouvrage : la "sobriété systémique"… que je vois comme une traduction de la démarche low-tech (au passage le concept de low-tech est totalement absent du livre). Sobriété systémique is the new low-tech.

Si j'ai bien compris, cette “sobriété systémique” se définit par quatre exigences :

1-réduire nos besoins à la source

2-agir avec techno-discernement

3-entrer dans l’âge de la maintenance (s’organiser pour « faire durer les biens »)

4-repenser notre modèle de croissance

Les exigences 1 à 3 sont (l’unique) occasion pour Bihouix de citer son best-seller l’Âge des low-tech, dans un paragraphe lançant un appel à la bifurcation vers une économie de la maintenance, c’est-à-dire “un travail d’écoconception poussée pour rendre les objets plus facilement réparables, de réflexion sur les fonctionnalités, les performances, les dimensions...”.

“Oui aux machines complexes dans les services de radiologie... Mais pourquoi numériser l’école sans aucune preuve scientifique d’amélioration pédagogique ?”

Quant au point 4 (le modèle de croissance), je dirais que Bihouix propose d’abandonner la logique du « high-tech for low-cost » (attention, la formule n’est pas dans le livre mais elle me semble assez bien résumer sa pensée). Bihouix n’ose pas écrire le mot décroissance, mais lui préfère celui de “post-croissance” (pourquoi pas). Une post-croissance de "pleine activité", riche en emplois de qualité, plus équitable, source de bien-être... Mais "qui reste encore à inventer”. Ah. C'est un peu court jeune homme ! On pouvait dire... oh ! Dieu ! ... bien des choses en somme...

Je m’étonne aussi de lire qu’elle n’a fait l’objet “d’aucune étude théorique”. Aurait-il oublié tous les travaux de Serge Latouche ? Mais passons...

Bihouix insiste ensuite, et à raison, sur le caractère collectif et politique de la transition, conscient que les “bonnes pratiques individuelles” (les fameux petits gestes) vont rapidement se confronter au mur d’un système techno-industriel qui n'offre aucune réelle alternative. Et d’expliquer que, dans un modèle consumériste, les choix des consommateurs ont moins de pouvoir que les stratégies des entreprises.

Bref, tant que le pouvoir politique n’imposera pas la sobriété systémique, nous continuerons en mode “business as usual”.

Bataille des imaginaires 

On en vient, en toute fin, au cœur du problème : la « bataille des imaginaires ». Ici non plus, la formule n’est pas dans le livre. Bihouix préférant parler de “schémas consuméristes bien installés”.

J’avoue que le ton qu’il emploie dans ces paragraphes m'a semblé étrangement condescendant, voire dédaigneux. Comme si tout était la faute de beaufs abrutis par les écrans et gouvernés par des égocentriques puérils ? Un discours qui, sans être faux, est à la limite du coup de gueule voire du café du commerce. Car, quand il s'agit de répondre à la question “quel autre choix s’offre à nous ?" Il se contente de répondre : "Celui d’une trajectoire à reprendre en main”. Hum. Plus facile à dire qu’à faire. Mais omment reprendre cette trajectoire sans convaincre les beaufs et les puérils de nous y aider ? Ou bien faudra-t-il imposer la sobriété par la force à l'issue d'une révolution des ingénieurs verts ? 

Mon sentiment ? Un texte lucide, dense... Mais un peu rushé sur la fin.

Peut-être sous pression de l'éditeur, qui a choisi le format "Tract", court (parce que low-cost).

Bihouix, fidèle à lui-même, y démonte les illusions technosolutionnistes, sans pour autant sombrer dans le catastrophisme. Sa proposition de « sobriété systémique » — bien que jamais nommée low-tech — en résume pourtant l’esprit. Reste que l’ouvrage, malgré sa clarté et sa rigueur, laisse en suspens la question de l’adhésion collective : comment enclencher ce changement de cap sans projet désirable, sans récit fédérateur ? La « bataille des imaginaires » est lancée, mais le terrain reste à occuper.

*le taux de recyclage de la moitié des métaux est inférieur à 1 %.

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