Publié par Jacques Tiberi dans Billets le 12/01/2026 à 19:09
Dans un rapport de 70 pages publié en 2024, l'économiste Ryan Kellogg anticipe une chute de la demande pétrolière d'ici 2100 et dès avant 2025, par l'effet de désinvestissement (abandon des projets lourds). Une dynamique favorable à la réduction des émissions de G.E.S qui pourrait être accélérée par une bifurcation vers la low-tech (même si'l ne l'appele pas tout à fait comme ça).
Dans un monde où les crises climatiques et énergétiques nous poussent vers des modes de vie plus simples et durables, l'idée d'une fin du pétrole d'ici la fin du siècle n'est plus une utopie.
Ryan Kellogg, économiste à l'Université de Chicago, explore dans son article The End of Oil (2024) les conséquences d'une chute anticipée de la demande mondiale en pétrole brut, provoquée par les avancées en énergies propres et des politiques climatiques strictes.
Lire l'article dans son intégralité ici.
Il questionne comment les producteurs de pétrole réagissent à cette transition, et si elle accélère ou freine notre chemin vers une société low-tech, libérée des chaînes fossiles.
La question centrale : comment les producteurs anticipent-ils cela ? Deux forces s'opposent. D'un côté, le "paradoxe vert" (green paradox), théorisé par Hans-Werner Sinn en 2008 : sachant que le pétrole est une ressource épuisable, les producteurs pourraient accélérer l'extraction pour vendre avant que la demande ne s'effondre, augmentant les émissions de CO2 à court terme et annulant partiellement les bénéfices climatiques. De l'autre, l'effet de désinvestissement : l'extraction nécessite des investissements lourds en puits et infrastructures, souvent à long terme. Anticiper une chute de demande décourage ces investissements, réduisant la production dès maintenant.
Inspiré des travaux de Hotelling (1931) sur les ressources épuisables et de Salant (1976) sur les marchés pétroliers, il intègre des investissements en forage, des taux de déclin de production exponentiels, et une concurrence imparfaite avec un cartel dominant (OPEP) et une frange compétitive. Le modèle simule l'équilibre mondial, avec des producteurs hétérogènes : OPEP cœur (Arabie Saoudite, etc.), OPEP+ non-cœur, non-OPEP conventionnel, et pétrole de schiste. Les coûts marginaux augmentent avec le rythme de forage, reflétant les réalités industrielles.
Pour calibrer, Kellogg s'appuie sur des données empiriques de 2023 : prix du pétrole à 82,49 $/baril, production mondiale à 101 millions de barils/jour, réserves estimées à 1 624 milliards de barils. La demande est modélisée comme affine, avec une élasticité de -0,5, et une croissance initiale modeste avant déclin. Les taux d'escompte varient : 3 % pour l'OPEP cœur (accès facile au capital), 9 % pour les autres. Les taux de déclin : 8 % pour la plupart, 30 % pour le schiste.
Une chute linéaire de la demande sur 75 ans réduit l'extraction cumulée de 27 % (de 1 624 à 1 185 milliards de barils) si anticipée, contre 23 % si imprévue. L'effet net d'anticipation ? Une réduction supplémentaire de 4,8 %, signifiant que le désinvestissement l'emporte sur le paradoxe vert. En valeur actualisée (à 3 %), les émissions chutent de 19 %. Le désinvestissement est fort pour les ressources à longue durée de vie comme le non-OPEP conventionnel, tandis que le paradoxe vert touche surtout l'OPEP cœur, avec ses rentes de rareté élevées.
Si les investissements sont courts (déclin rapide à 30 %), le paradoxe vert équilibre presque le désinvestissement. Sans dynamique d'investissement, le paradoxe vert domine légèrement (+2,3 % d'extraction). Avec des réserves basses (1 000 milliards de barils), le paradoxe vert augmente l'extraction de 4,6 %. Des taux d'escompte bas (3 % pour tous) amplifient le paradoxe (+11 % sans investissement). Inversement, des réserves hautes ou des escomptes élevés renforcent le désinvestissement.
Une chute plus rapide (50 ans) accentue le désinvestissement (-5,5 % net). Un délai de 5 ans avant déclin peut hausser les prix initiaux si l'escompte est élevé, mais réduit toujours l'extraction cumulée. Si la demande ne tombe pas à zéro (reste à 15 %), le désinvestissement persiste (-3,7 %). Même sans pouvoir de marché de l'OPEP, les résultats changent peu. Seul un effondrement du cartel sous anticipation pourrait booster le paradoxe vert (+7 %).
La fin du pétrole n'est pas qu'une menace pour l'industrie ; c'est une opportunité pour des sociétés résilientes. En anticipant ce déclin, nous pouvons amplifier le désinvestissement par des politiques fortes : taxes carbone, interdictions d'exploration. Low-tech n'est pas rétrograde ; c'est l'avenir viable, où l'énergie solaire et éolienne low-tech remplacent les puits profonds. Kellogg nous rappelle : la transition n'est pas automatique, mais nos choix la façonnent.
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