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Sommeil : dormir d'une traite est... une norme créée par l'industrialisation

réveil

Alors qu'un sommeil réparateur est estimé à 7 heures continues... le docteur Roger Ekirch remet en cause ce modèle de sommeil selon lequel il faudrait "dormir d'une traite". Pour lui, la norme humaine est une nuit divisée en deux parties.

Selon ses études sur l'histoire du sommeil, les nuits ont longtemps été segmentées en deux phases : une première de 21 h à minuit, puis une seconde de 1h du matin au lever du jour. Pendant cette heure nocturne, on mangeait, on réveillait le feu, on rendait visite à ses voisins...

Le premier sommeil

Ce modèle est confirmé par la correspondance, les textes médicaux, mais aussi les récits de voyage. L'historien Le Roy Ladurie le nomme "le premier sommeil". Le sommeil biphasique apparaît dans toutes les cultures, sur tous les continents. Une norme partagée par toutes les classes sociales.

L'anthropocène de ton lit

Alors comment en est-on arrivé au sommeil "d'une traite" ? Avec la révolution industrielle : pour plus de productivité, on réduit la durée du sommeil. Puis, l'éclairage artificiel des rues a conduit à retarder l'heure du premier sommeil... qui a disparu. On se couche donc à minuit pour dormir d'une traite. Alors, si vous vous réveillez en pleine nuit, vous n'êtes pas insomniaque : vous êtes juste un dormeur libéré !

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Dormir au siècle des lumières bleues (par Capucine Barat).

Cet article est extrait du n°10 du Low-Tech Journal disponible dans cette compilation.

À l'ère du capitalocène, le sommeil est gouverné par les machines. Les sociétés administrées par la dynamique du capitalisme, ont perdu le sommeil et, avec lui, leur droit de rêver. Explications inspirées par Roger Ekirch, auteur de La grande transformation du sommeil. À ne pas lire avant de se coucher. Lors de sa longue randonnée dans les Cévennes, loin de toute civilisation, Robert Louis Stevenson, auteur de l’Île au trésor, raconte avoir connu, au milieu de la nuit, d’intenses moments d’éveils méditatifs. Ce dont il fit l’expérience cet automne 1878 évoque les éveils nocturnes des dormeurs des siècles précédents.

En effet, l’humanité n’a pas toujours dormi d’une traite.

Si, depuis le XIXe siècle, la nuit moderne ressemble à un bloc de huit heures, elle était avant composée de deux phases, d’égale durée, appelées « premier » et « second sommeil ». Jusqu’à la révolution industrielle, le sommeil de la plupart des Européens s’interrompait d’une heure ou deux d’éveil nocturne. À en croire les travaux de Roger Ekirch, Sapiens aime faire des choses la nuit. Se réveiller spontanément était naturel et non signe d’une pathologie. Valable pour la grande part du règne animal, dormir par intervalles était une caractérisation banale de la vie. Durant cette période de « dorveille », il s’occupait à diverses tâches, dans un état de semi-conscience. « Les membres de chaque foyer quittaient le lit pour uriner, fumer un peu de tabac ou encore rendre visite à leurs voisins. De nombreuses personnes restaient au lit et faisaient l’amour, priaient ou, plus important encore, méditaient au contenu des rêves ». Révélant tout autant le passé que l’avenir, les rêves jouaient, à l’époque, un rôle de guide de la vie quotidienne.

La lumière artificielle a tué la “dorveille”

Mais voilà, de part et d’autre de l’Atlantique, la révolution industrielle émergea et notre sommeil s’industrialisa. « Chaque fois que nous allumons une lampe, nous prenons sans nous en rendre compte une drogue qui affecte notre sommeil ». En démontrant cela, le chronobiologiste Charles A.Czeilser met en lumière la bascule technologique qui nous fit passer d’un sommeil naturel à un sommeil industriel conçu et entretenu par la méga-machine. L’ennemi n°1 de nos nuits : l’éclairage artificiel, facteur clé de la consolidation du sommeil. L’éclairage urbain, d’abord alimenté à l’huile de baleine, fut remplacé par les becs à gaz autour de 1800. Trente ans plus tard, Paris endossait le titre de « ville lumière », avec ses treize mille réverbères. L’illumination des voies publiques et l’éclairage domestique rendaient de plus en plus familières les heures jadis obscures.

Le sommeil segmenté - et sa dorveille - allait se faire plus rare chez les bourgeois, aux intérieurs mieux éclairés.

Alors que leurs soirées s’allongeaient, le temps de repos des riches se réduisait. Les classes inférieures des villes et des campagnes, quant à elles, restaient plongées dans le noir et connaissaient encore un sommeil segmenté. La révolution industrielle avançant, elle entraîna avec elle une nouvelle organisation du temps, orientée autour du travail. Jusqu’ici en accord avec les cycles naturels, le sommeil se vit alors modelé par l’esprit du capitalisme, productiviste et consumériste. Le capitalisme industriel contrôlait désormais notre temps. Progressivement, les expressions « premier » et « second sommeil » disparurent, au profit d’une phase unique de huit heures ininterrompues.

Les machines ont eu raison de notre sommeil ancestral.

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