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J'ai lu pour vous The Technological Republic d'Alexander C.Karp. Le manifeste du bascultement technifasciste.

Il y a des livres qu'on peut ignorer. Et il y a The Technological Republic, d'Alex Karp, le patron de Palantir, qu'on ne peut plus se permettre de zapper — même si on a très envie de le détester.

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Commençons par le personnage, parce qu'il vaut le détour. Karp n'est pas le techbro lambda en hoodie qui code sans lever le nez de son écran. C'est un intello formé à Francfort, dans la lignée de l'École de Francfort (donc), qui a co-fondé Palantir en 2003 avec Peter Thiel — oui, celui de la "PayPal Mafia", ce club select d'anciens de PayPal devenu la pépinière officielle des milliardaires de la tech (Musk inclus). Bref, un mec qui cite Heidegger tout en bâtissant une boîte qui aide la CIA à trier ses données. Le grand écart est déjà tout un programme.

Palantir, ou l'art de rendre le chaos lisible

Concrètement, Palantir fait quoi ? Elle prend des montagnes de data — militaires, sanitaires, financières — et les transforme en schémas exploitables. Une sorte de GPS pour prendre des décisions dans le fog digital. Résultat : 3 milliards de dollars de chiffre d'affaires, des clients qui vont de la CIA au NHS britannique, en passant par Airbus et, notre bon FBI à la Française, la DGSI. Et depuis peu, Palantir a scellé un partenariat avec Anduril... en terme de geekisme Seigneur des Anneaux, on fait pas mieux.

Le pitch du livre : l'Occident est en train de perdre

Le cœur de la thèse de Karp tient en une phrase qu'on pourrait résumer ainsi : l'ère de la dissuasion nucléaire touche à sa fin, et une nouvelle ère — celle de l'IA — s'ouvre, où les États-Unis ne sont plus forcément les meilleurs élèves de la classe. Drones autonomes, reconnaissance faciale, sous-marins pilotés par algorithmes : sur ce terrain-là, Karp estime que la Chine a pris de l'avance. Et pendant que l'Occident s'interroge sur l'éthique de tout ça, les rivaux, eux, n'hésitent pas.

Sa solution ? Une réconciliation forcée entre l'État fédéral et la Silicon Valley, sur le modèle du Projet Manhattan. L'un doit apporter la rapidité et la prise de risque, l'autre doit accepter de sortir de son confort douillet pour se mettre au service de la nation. Fini le tech-bro qui code une appli de livraison de burgers ; place à l'ingénieur patriote qui code des systèmes d'armement.

Mais le vrai sujet, c'est nous

Là où le bouquin devient intéressant — et un peu flippant — c'est quand Karp élargit le débat. Pour lui, le vrai problème de l'Occident n'est pas seulement technologique, il est spirituel. Les universités auraient formé des générations à ne croire en rien plutôt qu'en quelque chose, par peur d'offenser. La Silicon Valley, de son côté, aurait sombré dans un "agnosticisme technologique" confortable — apolitique en façade, mais en réalité désengagée de tout projet collectif. Netflix, Amazon, les réseaux sociaux : de la distraction, pas de la puissance. Karp regrette une époque où la tech servait un récit national fort — il cite d'ailleurs la pub "1984" d'Apple, réalisée par Ridley Scott, comme symbole de cette énergie perdue.

Sa conclusion est limpide, presque un peu trop : sans croyance collective, pas de souveraineté. Et sans souveraineté, une nation se fait bouffer par celles qui, elles, savent encore ce qu'elles veulent.

Et l'Europe dans tout ça ?

Le vieux continent en prend pour son grade. Karp voit dans le "pre-bunking" prôné par Ursula von der Leyen — cette idée de vacciner les citoyens contre la désinformation en amont — une version soft du même mal : trop de précaution tue l'innovation. Il rejoint ici, sans grande surprise, le discours de J.D. Vance à Munich sur le danger qui viendrait "de l'intérieur" de l'Europe. Sa recommandation tient en une injonction presque publicitaire : ne pas étouffer la parole, même dérangeante, parce que c'est justement de la friction que naissent les ruptures technologiques.

Alors, on en pense quoi ?

Le livre est brouillon, répétitif, parfois carrément inquiétant dans ce qu'il sous-entend (une fusion encore plus poussée entre Big Tech et appareil militaire, un rejet de toute régulation éthique de l'IA au nom de la compétitivité). Mais il a un mérite qu'on ne peut pas lui retirer : il dit tout haut ce que beaucoup dans la tech pensent tout bas. Et vu que Karp n'est pas un théoricien isolé dans son garage mais l'un des architectes réels de l'infrastructure numérique militaire occidentale — Ukraine comprise — difficile de balayer ça d'un revers de main en le traitant de simple provocateur.

On peut trouver sa vision du monde glaçante. On peut aussi se dire qu'elle a le mérite de forcer une question qu'on préfère généralement éviter : et nous, l'Europe, on croit encore en quelque chose ? Ou on regarde juste le train passer, confortablement installés dans nos débats éthiques pendant que d'autres construisent déjà la suite ?

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