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Entretien avec Alexandre Monnin : sobriété, équilibre social et démantèlement

alexandre monnin low-tech

"Si on parle de sobriété, sans poser la question sous-jacente des inégalités, on va vers la guerre civile."

Entretien avec Alexandre Monnin est philosophe et enseigne la "redirection écologique", à l'ESC Clermont Business School, courant qu'il co-initié avec Emmamuel Bonnet et Diego Landivar. Il est auteur de plusieurs livres de philosophie.

Propos recueillis par Tom Hébrard, designer et enseignant à l'École Boulle.

Cet article est tiré du n°8 du Low-Tech Journal.

Le dérèglement  climatique a rendu certaines activités économiques insoutenables. Il faudrait donc les fermer. Mais nous ne disposons ni des savoirs, ni des méthodes, ni des institutions politiques pour le faire de façon acceptable et juste. C'est ici qu'entre en scène le philosophe Alexandre Monnin, dont les livres sont autant de boîtes à outils pour penser la transition ecologique de nos organisations humaines.

Tom Hébrard : Dans Héritage et fermeture : une écologie du démantèlement (Ed. Divergences, 2021), coécrit avec Diego Landivar et Emmanuel Bonnet, vous prenez l’exemple de la fin des stations de ski : une activité “zombie” que l’on sait condamnée, sans savoir comment y renoncer. D’où t’est venue cette réflexion sur la redirection écologique ?

Alexandre Monnin

En 2013, avec mon collègue Diego Landivar, nous étions à Londres, en plein Brexit, à nous demander “comment ils vont maintenir le train de vie d’une ville comme Londres ? Que vont devenir ces infrastructures, ces chaînes logistiques qui font tenir cette ville monde ?” Rapidement, nous avons étendu cette réflexion à l'avenir de notre héritage économique et industriel dans l’Anthropocène. Comment fermer les activités que nous savons condamnées ou condamnables ? Comment rendre le renoncement acceptable ?  Et comment nous organiser pour réorienter les activités/infrastructures ? Il faut imaginer des méthodes et des mots. Il faut étudier les organisations, les entreprises, les chaînes logistiques, les modèles d'affaires, de management... C’est une chose généralement laissée de côté par les courants critiques, parce que finalement, trop “horrible” à étudier. Aujourd’hui la notion de renoncement est audible, en 2017, ça ne l'était pas vraiment. On s'inscrit dans l’héritage de Bruno Latour, et notamment de Où Atterir ?  (Ed. La Découverte, 2017).

T.H : Mais en quoi faut-il politiser le renoncement (c’est le titre du dernier livre d’Alexandre, paru en 2023) ?

A.M : Il faut voir qu’on marche sur une ligne de crête. D’un côté, il faut se séparer d’un grand nombre d'activités de la technosphère. Mais, de l’autre, nous en sommes collectivement dépendants. Pensez à l'agriculture industrielle. On ne peut pas s'en séparer du jour au lendemain. Mais on ne peut pas non plus les laisser perdurer ainsi longtemps. Alors comment on arrive à démanteler, tout en prenant la mesure de nos dépendances ? Si on bascule tous du jour au lendemain, ça va très mal se passer. Il y a là question d’énormes enjeux d'arbitrage. Et ces enjeux sont politiques. Une de mes motivations, est donc de proposer une boussole politique pour gérer ce dont on hérite. Le capitalisme démantèle, ferme des activités, au nom d’impératifs de rentabilité. Il y a aussi des fermetures technocratiques. Or, il faudrait, selon moi, politiser le démantèlement d'un certain nombre d’activités. En faire une question civique et populaire.

T.H : C’est pour cela que tu portes une importance capitale à enrichir le langage ? Pour permettre aux citoyens de s’emparer des enjeux de renoncements, de mettre des mots sur ces phénomènes mal connus ?

A.M : Un de nos anciens projets de design, avec Diego Landivar, s'appelle Closing Worlds. À l’époque on parlait de désinnovation, de déstoration. On était aux frontières de l’art et de la création. On jouait à la fois sur les mots. On essayait de faire de fictions - entendues comme des outils d'explorations de la réalité - des concepts opérants. Ça m'a marqué.

T.H : Que penses-tu, par exemple, de la façon dont on utilise le mot “sobriété” depuis quelques mois ?

A.M : Je crois que, si on parle de sobriété sans poser la question sous-jacente des inégalités, on va vers la guerre civile. C’est d’ailleurs un des points soulevés par les études scientifiques et les rapports du GIEC : les inégalités sont un des obstacles dans la prise en compte des enjeux des limites planétaires. J’utilise alors la notion de "suffisance intensive" développée par mon collègue Nathan Ben Kemoun. Il y a une injonction de dire que “moins c’est mieux”, que le monde moderne est mauvais. Mais je ne crois pas que celleux qui ont déjà peu, soient d’accord avec cette injonction du moins. La question est : comment réinvestir des dimensions liées à la satisfaction, au contentement, au plaisir, et prouver qu’une sorte de frugalité heureuse peut y mener ? Qu’on n'a pas besoin de multiplier les objets ou les marchandises pour avoir de la satisfaction. Qu’il y a urgence, dans l'anthropocene, à retrouver des pratiques où, par le geste, par la répétition comme dans la danse, la musique ou d'autres pratiques, finalement, on peut trouver une forme de satisfaction. Je propose donc de penser la sobriété en lien avec cette question de la satisfaction et du plaisir, pour éviter une approche uniquement morale où "il faut se contenter de moins". Le fait de renoncer ne doit jamais être posé de façon moralisante.

T.H.: Quelle importance est-ce que tu accordes à la notion d'anticipation ?

A.M : J’aime distinguer les cas où l’on va renoncer parce qu’un problème est déjà là, comme les stations de ski sans neige... Et les cas où il faut renoncer sans qu’on soit encore au pied du mur. Où l’on sait que continuer comme avant est une mauvaise idée et qu’il faut agir maintenant. C’est le cas de la démarche de Zéro Artificialisation Nette (ZAN) qui propose de ne plus artificialiser les terres par anticipation. Beaucoup de Communes rejettent la démarche, car la crise n’est pas perceptible et qu'elles ont besoin d'accueillir des commerces et des industries pour se développer. Comment faire pour que cette loi soit appliquée, voire accentuée ? Le renoncement ne doit pas se limiter aux problèmes les plus visibles. Plus il y aura d’anticipation, plus les leviers de transformation seront importants. Et se demander de quelles activités son territoire vivra demain est une question éminemment démocratique.

"L'économie de fermeture" met Schumpeter dans les choux

Alexandre Monnin : La "destruction créatrice", théorisée par l’économiste autrichien Joseph Schumpeter au début du XXe siècle, se fonde sur le principe que  l’investissement passe des secteurs en voie d’extinction vers ceux qui innovent.

Or, ce mécanisme ne peut pas fonctionner dans une économie de fermeture et de désinnovation, car le marché ne sait pas orienter les investissements nécessaires au démantèlement assez rapidement, et surtout de façon juste. C'est à la puissance publique d'intervenir pour fixer les  paramètres sociopolitiques qui organiseront la fermeture.

Pour mieux comprendre cet aspect politique, on vous recommande de participer à une fresque du renoncement, un atelier pour imaginer en collectif à quelles activités mettre fin et comment, pour respecter les limites planétaires. En décrivant une activité de différentes manières, les participant(e)s découvrent la complexité d'un processus de renoncement. À la fin, iels conçoivent ensemble une stratégie pour renoncer à l'activité ou certains de ses aspects.

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