Publié par Tom Violleau dans Extraits du mag le 11/08/2026 à 23:24
Designer multi-casquettes, Tom Violleau s'interroge sur le rapport entre les designers et le mouvement low-tech. Il enseigne dans des écoles d'ingénieurs en région lilloise, pour sensibiliser aux errements du techno-solutionnisme et accompagner des porteurs de projets dans la conception de produits plus sobres. Il partage ses réflexions en ligne sur tomviolleau.fr.
Cet article est extrait du n°18 du Low-Tech Journal. Découvrir le magazine.
« J'ai pensé que si les gens étaient encouragés à construire de leur main une table, ils étaient alors à même de comprendre la pensée cachée derrière celle-ci. » — Enzo Mari
De ces deux exemples, j'ai tiré cinq principes sur lesquels établir une théorie du design low-tech :
La question de l'esthétique est, selon moi, essentielle. En tant que designer, on travaille la forme, les textures, les couleurs, les matériaux, les assemblages. Cet ensemble de données doit être justifié et suivre la fonction de l'objet, ce à quoi et à qui on le destine.
« Form follows function » (la forme obéit à l'usage). Cette citation de Louis Sullivan, un architecte de la fin du XIXe siècle, exprime l'état d'esprit à adopter pour repenser la forme d'un nouveau produit.
Si on parle de l'esthétique des objets low-tech existants, quelque chose s'en dégage. J'ai essayé de résumer la question en deux mots : transparence et brut.
La transparence : câbles apparents, mécanique dévoilée, carter absent. Les low-tech cherchent avant tout à montrer l'intérieur des objets qui nous entourent afin de les rendre accessibles au plus grand nombre. La transparence, c'est l'esthétique de l'honnêteté, la beauté de la machine.
Petite anecdote : les premiers iMac étaient munis d'un carter translucide pour dévoiler la technologie au plus grand nombre. C'est un choix esthétique qui est loin d'être anodin. La marque à la pomme a ensuite fait le choix de cacher les composants derrière un carter lisse et opaque en aluminium, voilant ainsi ce qui devait rester la propriété de l'entreprise.
Le brut : esthétique bricolée, assemblages approximatifs, boulons apparents… L'esthétique des low-tech, c'est aussi la beauté brute et la simplicité.
En termes de référence de design, on pourrait avoir en tête la radio Tin Can de Victor Papanek, qui rendait l'information accessible à n'importe qui en permettant aux sans domicile fixe de bricoler une radio de fortune à partir d'une boîte de conserve, de cire et de fil de cuivre, pour seulement 9 cents. Il en résulte un objet à l'esthétique énigmatique et brute.
Leur point commun ? La volonté d'ouverture, en contestation avec le monde qui nous entoure — la forme ouverte sur l'extérieur plutôt que celle qui se dissimule derrière son masque lisse.
La forme des objets que l'on pense dénuée de travail esthétique est en fait toujours assimilée à un imaginaire et à des valeurs. Voire à une vision politique du monde qui nous entoure.
Je me suis longtemps demandé si un designer était nécessairement un technophile.
On ne va pas se leurrer : si on veut gagner sa vie comme designer en 2024, il faut avant tout savoir faire de belles 3D ultra-photoréalistes, pondues par des IA en utilisant des prompts bien léchés, ou savoir faire de belles applis pleines de nudge, travailler sur l'expérience utilisateur des plateformes numériques sans vraiment rien questionner…
Je vous invite à faire une recherche d'emploi avec le mot « design » pour vous rendre compte que le numérique est au cœur de ce métier, avec un développement des métiers de l'UX/UI design. La tendance est à toujours plus de technologie dans les produits industriels, toujours plus de miniaturisation des composants, toujours plus d'IA pour accroître la productivité.
Dans ce contexte, je crois que le rôle du designer low-tech est de dénoncer cette vision contemporaine centrée sur la complexification de la technique. De montrer qu'elle est une impasse face à la réduction des flux énergétiques et l'épuisement des ressources. De répéter sans cesse que le progrès technique n'est pas immatériel, mais hyper-matériel, comme le dit Bernard Stiegler*. Non, il n'y a pas de « cloud » flottant, mais des millions de petites cartes graphiques et de câbles pour les terminaux, les serveurs, les infrastructures… Et une armée de travailleurs du clic qui alimentent la machine !
Pourtant, d'autres designs existent :
Le rôle du designer low-tech est aussi de jouer les médiateurs entre les utilisateurs et les producteurs. J'ai ainsi imaginé, avec l'équipe de l'atelier Powa de Lille, un système de médiation participatif sans électronique. Un dispositif accessible permettant de recueillir la parole des usagers et d'engager une réflexion citoyenne autour d'une question ou d'un projet.
Nous avons opté pour un tableau sur lequel chaque participant tire un fil de laine pour exprimer sa réponse à chaque question. Une forme ludique, simple et facile à réaliser. Nous l'avons intitulé « tangible dataviz ». C'est un outil de visualisation qui illustre les données de manière tangible et anonyme. Il reste personnalisable en fonction des besoins de l'organisateur du sondage, et son support en bois est facilement entretenu et réparé.
La preuve qu'il n'est nul besoin de systèmes complexes pour stimuler les imaginaires du public ! L'effet whaou, souvent associé à l'innovation technologique, peut être produit grâce à une simplicité de moyens et une bonne dose d'ingéniosité !
Grâce à cet outil, le design low-tech se mue en un « design systémique » : une démarche itérative, collaborative et centrée sur l'utilisateur.
* Bernard Stiegler, L'économie de l'hypermatériel et psychopouvoir. Entretiens avec Philippe Petit et Vincent Bontems, éd. Mille et Une Nuits, février 2008.
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