Publié par La Rédaction dans Extrait du mag le 18/05/2025 à 20:57
"Ce qu'on appelle transition énergétique, ce sont les sociétés pétrolières qui élargissent leur offre."
Vincent Mignerot est essayiste. Explorant une "théorie écologique de l'esprit", il envisage que la transition énergétique relève de la pensée magique. Une fable qui nous expose à de nombreuses désillusions.
Cette interview est extraite du n°14 du Low-Tech Journal
Vincent Mignerot : Cela fait dix ans que je travaille sur les questions de transition énergétique et que je remets en cause les fondements des propositions de transition. Le résultat de mes recherches est qu'il n'y a pas de preuve claire qu'une quelconque transition énergétique soit possible. Aucune démonstration mathématique ou expérimentale ne montre qu'une sortie des énergies fossiles serait possible pour une société thermo-industrielle. Autrement dit, on ne sait pas si les sociétés thermo-industrielles sont capables de fonctionner avec des énergies renouvelables ou nucléaires. Du moins, la science est incapable de le dire.
V.M : Il faut envisager l'hypothèse d'un renforcement synergique des énergies. Fressoz parle d'une symbiose entre énergies, mais ce terme me gêne (je préfère laisser la symbiose au vivant). Je parlerais plutôt de synergie entre les énergies. Ces synergies permettent une plus grande résilience énergétique, mais cela ne veut pas dire que l'on réduit le CO2.
V.M : On peut assimiler ça à un effet rebond. Il faut comprendre que, pour l'instant, les énergies de substitution (ENS) ont surtout stabilisé les sociétés du pétrole. Les éoliennes ne motivent pas vraiment les gens à changer de mode de vie. Ceux qui installent des panneaux solaires sont davantage motivés par une ambition d'autonomie que de sobriété. Tout ceci ne motive pas à quitter le modèle thermo-industriel. Le grand récit qui oriente notre société n'est pas modifié. Il faut se souvenir que, durant la même semaine, l'été dernier, on a, à la fois, battu le record de chaleur planétaire et le record du nombre d'avions dans le ciel. Nous sommes collectivement dissonants !
V.M : Pour moi, les énergies dites de substitution ne sont que des "systèmes auxiliaires" aux hydrocarbures. Je m'explique. Avec du pétrole, du gaz ou du charbon, on peut construire et entretenir les machines qui vont chercher du pétrole, du gaz ou du charbon. Les sociétés thermo-industrielles, fondées sur les hydrocarbures, sont "autocatalytiques" : l'énergie qu'elles consomment permet la consommation d'énergie. Mais on ne sait pas faire ça avec le soleil, le vent ou l'uranium. Nous avons toujours besoin d'hydrocarbures pour construire une centrale nucléaire, un panneau solaire ou une éolienne. Les énergies fossiles ont permis de construire les infrastructures des ENS. Mais si, par exemple, on interdisait toute utilisation des énergies fossiles, rien ne dit que les énergies dites de substitution seraient en mesure de stabiliser leur propre fonctionnement... donc de fournir de l'énergie aux sociétés. Nous devons nous passer des hydrocarbures, mais on ne sait pas si les ENS nous y aideront.
V.M : Je crois que Don't Look Up est une boîte à mèmes à destination des écolos, afin qu'ils s'approprient le film et en fassent un objet viral et iconique. Le capitalisme a vraiment l'art de tout s'approprier. Quand on regarde Don't Look Up, Barbie ou la série Canal+ La Fièvre, ça donne l'air de dénoncer notre société, alors que ça ne fait que renforcer des communautés autour de leurs croyances fondamentales. Par exemple en disant que le capitalisme ou les riches sont la cause de tous nos maux, alors que l'ensemble des citoyens participe aussi au "problème". C'est un déplacement de la cause, attribuée à une entité externe, abstraite. Comme si une poignée d'humains décidait de tout ! Il y a là une forme de pensée magique inavouée. Cela ne veut pas dire que la lutte contre les mouvements d'oppression ou de destruction soit inutile. Cela veut dire que l'engagement personnel dans la lutte devrait toujours s'accompagner d'une prise de recul sur nos raisons d'agir. Mais, pour être franc, j'assume de plus en plus de dire que nous n'utilisons pas notre raison pour mieux penser et connaître le monde... plutôt pour participer au débat, à la conversation. Pour trouver l'argument qui va nous faire gagner la joute. Je m'appuie sur la passionnante théorie argumentative du raisonnement d'Hugo Mercier et Dan Sperber. Nous devrions envisager, compte tenu des résultats de la lutte écologique - et parce que nous n'aurons pas de seconde chance - que nous n'avons pas autant de marge de manœuvre que ce que nous nous le faisons croire dans la plupart de nos débats.
V.M : C'est vrai que les dates des différents peaks reculent régulièrement, grâce à des innovations qui permettent de pallier "l'entropie" des mines. D'ailleurs on ne parle même plus de "métaux rares". L'innovation compense, mais elle ne pourra pas compenser indéfiniment. Car, moins les ressources sont accessibles, plus il faut innover pour en avoir, plus vite on épuise les ressources. L'hypothèse de la Reine Rouge, appliquée en biologie par Leigh Van Valen, reste intéressante pour éclairer nos propres difficultés à ralentir.
Au rythme où nous allons, nous risquons d'être rattrapés par la dégradation de l'état de la biosphère avant d'atteindre les différents peaks ! Plutôt que de toujours courir plus vite, il est temps de réfléchir à ralentir à la juste cadence, pour rester en vie.
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