Publié par Jacques Tiberi dans Extrait du mag le 04/12/2025 à 05:31
Dans votre cuisine se cache un monopole radical*. Un destructeur insoupçonné du climat. Un ordonnateur discret de votre vie. Il est le monolithe invisible du système techno-industriel. J'ai nommé : votre réfrigérateur. Voici comment vivre sans frigo.
Cet article est extrait du n°17 du Low-Tech Journal, disponible dans notre compilation des n°13-18 !
En refroidissant nos aliments, un frigo ralentit leur métabolisme. Mais le coût environnemental de ce refroidissement est aussi énorme qu'insoupçonné.
Il va falloir rapidement réduire - voire renoncer - à ce mode de conservation, véritable moteur caché du système techno-industriel.
Selon l'Institut International du Froid, deux milliards de réfrigérateurs et de congélateurs domestiques seraient en service dans le monde, consommant près de 4 % de l'électricité mondiale.
Comme la clim', les réfrigérateurs ont une grande responsabilité dans l'intensification de l'effet de serre.
En plus d'attaquer la couche d’ozone, leurs fluides frigorigènes (gaz fluorés ont un effet de serre supérieur à celui du CO₂. L'IIF estime l'impact annuel des frigo européens à l'équivalent de 2,5 millions de voitures.
Enfin, et jusqu'ici, leur retraitement en déchéterie est fortement limité par le manque de réglementation.
Mais l'essentiel n’est pas là. Il est dans l’influence, aussi énorme qu’imperceptible, que le frigo a sur nos vies.
Le réfrigérateur est l'ultime maillon de la chaîne du froid, adoptée au XXe siècle comme principal mode de conservation des aliments. Or, cette chaîne forgée par l’agro-industrie a profondément modelé notre mode de vie.
Voici un demi-siècle que le frigo s’est imposé dans nos cuisines, en maintenant artificiellement frais des produits qui ne devraient naturellement plus l'être. Et cette technique a progressivement façonné le mode de vie "moderne".
Sans frigo, le modèle du "plein de courses hebdomadaire" dans une grande-surface péri-urbaine ne tient plus.
Sans lui, les zones pavillonnaires et cités « dortoirs », au centre-ville atrophié voire inexistant, n’auraient jamais pu voir le jour. Car, privé de réfrigérateur et de congélo, on est contraint de faire les courses plusieurs fois par semaine.
Avec un frigo, plus besoin de faire la cuisine tous les jours ! Voici donc un temps soit-disant “libéré” par les plats cuisinés, les restes versés dans les tupperwares, etc... qui va aussitôt être accaparé par les vendeurs de loisirs et les employeurs.
Sans frigo, finie la vie improvisée, où l’on se demande ce qu’on a envie de manger, avant d’ouvrit le frigo.
C’est le retour d’une légère discipline des envies, car on est bien "obligé de contrôler qu’il reste au garde-manger, avant d’imaginer une recette appropriée", comme me l'explique le cuisto Nathan Sivitz qui a document neuf mois de vie sans frigo.
"Cela pousse, poursuit-il, à bien proportionner ses plats et consommer en plus petite quantité, pour éviter les restes..." Ou bien à apprendre l’art subtil de les accomoder (les restes)*.
Deux bonnes habitudes à l'opposé de la surconsommation et du gaspillage alimentaires, inconsciencemment encouragés par "la solution frigo". Impossible à chiffre, "l'effet frigo" est probablement responsable d'une partie du milliard de tonnes de nourriture jetée chaque année dans le monde - soit un tiers de la production annuelle mondiale.
Rappelons d'abord que le froid n'est qu'une façon de préserver les aliments. Il existe la lacto-fermentation (dont nous parlions dans notre n°16), la conservation en saumure (pour les oeufs dur par exemple), le séchage (en séchoirs solaires), la salaison, la saumure, les conserves stériles (la SolAppertisation ?)...
Un garde-manger est un meuble (en fer ou bois) doté d'un grillage fin, offrant aération et protection contre les nuisibles. On peut y ranger :
-les légumes,
-les oeufs,
-la moutarde,
-le fromage à pâte dure sous une cloche à fromage,
-le beurre dans un beurrier,
-les pommes de terre sous un linge,
-les fruits, avec un bouchon de liège au milieu qui éloignera les insectes,
-les carottes, légumes feuilles et légumes racines, placés "les pieds dans l’eau" dans un récipient.
On peut compléter le garde-manger par un Zeer Pot (un frigo du désert).
Il va permettre de conserver légumes et yaourts deux jours de plus environ.
Tutoriel : ce sont deux pots de terre cuite (oyas) imbriqués l’un dans l’autre, avec, entre eux, quelques centimètres de sable humide. Sous le couvercle, la température est inférieure de 5 à 11°C par rapport à celle de l’air ambiant. Les aliments peuvent ainsi être conservés jusqu’à une semaine supplémentaire !
Le grand pot en terre cuite ou argile non émaillée peut faire 50 cm de diamètre x 46 cm.
Le petit pot doit alors faire 30 cm de diamètre x 40 cm.
Un vide d’au moins 4 cm est nécessaire entre les deux pots.
Versez du sable dans le fond du grand pot, jusqu’à ce que les 2 pots soient à la même hauteur une fois l’un dans l’autre. Versez un peu d’eau sur le sable. Posez le petit pot à l’intérieur du grand, comblez le vide entre les 2 pots avec du sable, en ajoutant régulièrement un peu d’eau. Déposez le Zeer à l’abri du soleil. Couvrez le Zeer d’un tissu humide. Ajoutez de l’eau le matin et le soir, pour compenser l’évaporation. Attention : cette installation est lourde et se déplace difficilement. Choisissez-bien votre emplacement AVANT de tout remplir.
On y vers 50 kg de sable fin (un sable pollué viendra polluer votre nourriture).
Et on humidifie le sable de 15 L d’eau (une eau souillée ou polluée viendra polluer votre nourriture)
Dans un frigo du désert, c’est le deuxième principe de la thermodynamique qui est à l’œuvre.
Selon le deuxième principe de la thermodynamique, tout corps chaud mis en contact avec un corps froid lui fournira de la chaleur jusqu’à être à la même température. Ainsi, l’eau (froide) contenue dans le sable va « pomper » la chaleur contenue dans les pots pour se réchauffer et se transformer en vapeur. Plutôt que réchauffer les fruits et les légumes, l’air chaud va être « consommé » par le « démon de Maxwell »… nom donné au phénomène par le physicien qui l’a découvert !
- Viande rouge ou blanche : 2 portions de la taille de la main par semaine.
-Poisson : 1 portion par semaine.
Acheter la viande ou le poisson frais du jour pour le soir ou le lendemain midi.
L’industries nous impose ses modèles de consommation et réduit nos choix et libertés individuelles. Dans Énergie et équité (1973), le penseur technocritique Ivan Illich décrit comment la voiture a supplanté les mobilités actives comme la marche et le vélo, instaurant une dépendance au réseau motorisé. La voiture, conçue pour optimiser la vitesse et le confort, aliène en réalité les usagers, en rendant la mobilité “simple” obsolète. Désormais, les commerces seront éloignés des centres villes, on partira en vacances à l’autre bout du pays, on supprimera progressivement des transports publics. Peu à peu, la voiture va devenir le seul moyen de se déplacer – notamment en zone périurbaine – et cela va exacerber les inégalités et transforme les citoyens en consommateurs dépendants (de garagistes, de stations services, de compagnies d’autoroute...). En cela, le “monopole radical” restructure la société en favorisant l’utilisation intensive du capital au détriment du transit autonome.
En même temps que la voiture s’impose, naît le “frigidaire”. Autre monopole radical qui va permettre d’organiser une chaîne du froid et vendre du boeuf argentin aux hormones dans le supermarché d’une bourgade normande... Dont les producteurs de viande bovine croulent sous les dettes et manifestent pour obtenir davantage d’aides publiques. CQFD.
Avec l’émergence du numérique, la théorie d’Illich va connaître une nouvelle jeunesse. Après la voiture et le frigo, un nouveau monopole radical émerge : le smartphone.
Le smartphone va absober et dominer les anciennes techniques (le “logiciel” devient “application”) et s’imposer comme le nouveau monopole dans des domaines cruciaux :
Concentration des données. Par exemple, l'accès aux transports repose désormais sur des QR codes numériques. Les non-connectés ont de plus en plus de mal à obtenir des tickets papier.
Le smartphone et les objects connextés transforment les citoyens en capteurs de données. À chaque instant, ils travaillent gratuitement pour l’industrie numérique, fournissant la matière première de leur enrichissement. Nous sommes tous des esclaves volontaires des GAFAM.
L’apparente “simplicité” des services numériques, permet aux entreprises et aux services publics à réduire leurs effectifs tout en offrant le même service. Il en résulte une déshumanisation des services et une destruction du lien social. Progressivement, les robots se mettent à décider pour les humains (par exemple dans le cas de la vidéo surveillance assistée par l’I.A) et donc à les gouverner.
Ce "monopole radical global" numérique réduit donc les libertés individuelles et impose une consommation obligatoire de services détenus par une poignée de firmes plus puissantes que les États.
* Le “monopole radical” d’Ivan Illich : nous sommes toustes prisonni.e.res du “système techno-industriel”.
-Le rôle du Froid dans l'économie mondiale (2019), 38e note sur les Technologies du Froid. Par Jean-Louis, éditions IIF
-L’Art d’accomoder les restes dédié aux petites fortunes, par Un gastronome émérite, publié en 1866 et numérisé sur le site Gallica.bnf.fr
lilou
Bonjour à tous! merci pour cet article sur le froid, complètement convaincu. On a un garde manger sur notre terrasse, un meuble récupéré et transformé c'était le bas d'une horloge, et comme notre ancien réfrigérateur, 1 à rendu l'âme, j'ai acheté d'occasion un modèle étudiant. Pour 3 adultes ça va, prochaine expérience le frigo du désert. A bientôt
La Tissétoile
Bonjour ! Merci pour cet excellent article !
Je vis sans frigo depuis 25 ans, et tout va très bien ! Je clarifie le beurre (ghee), et je ne mange de viande (volaille) qu'une à deux fois par mois, le jour où je l'achète. Les légumes, fruits et fromages sont au frais au garde-manger, et hop, le tour est joué.
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