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Jugaad, business as unusual : l'édito qui détruit le concept !

jugaad lowtech

Comment mettre l'esprit Jugaad d'innovation frugale et de débrouille à l'indienne, au service de notre consumérisme techno-industriel.

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Vous pensiez que jugaad et low-tech étaient frères et sœurs ? Vous vous trompiez... Et Navi Radjou s’en veut que “dans l’esprit de la majorité des Français, le jugaad se résume à du bidouillage ‘low tech’ qui vise à ‘faire mieux avec moins’.” Car, à ses yeux, cela “ne permet pas de réinventer le modèle économique.” Et de raconter comment un P-DG d’entreprise française lui a fait remarquer que “le low-tech, ce n’est pas du jugaad. Il ne s’agit pas d’illettrés qui bidouillent dans des bidonvilles sales en Afrique ou en Inde avec des matériaux récupérés. Le low-tech se pratique en France par des ingénieurs dans des fablabs modernes avec des outils sophistiqués comme l’impression 3D.” Une explication qui inspira à Rajdou cette pensée : “s’il y a quelque chose de pire que le racisme, c’est bien l’ethnocentrisme !”. Ça commence fort, et ce n'est pas fini ! 

Bas les masques ! 

Eh non, jugaad et innovation frugale ne sont pas synonymes. Navi Radjou regrette même amèrement cette "dérive" dont il se considère responsable. Pourtant, quand je l'entends parler "d’ingéniosité créative", de "résilience frugale", d'aventure humaine, ou "d’accélérer la transition écologique et de rendre les services de base accessibles au plus grand nombre"... j’ai envie de lui dire un grand oui, comme à la Nouvelle Star. Mais, je vois aussi déjà pointer le divorce, gros comme une maison en parpaings, quand, au détour d'une page, je lis qu'on doit “faire la transition avec tout le monde, sans inquiéter, sans cliver...”. Non, Navi. On ne peut pas faire la transition avec Unilever ou Carlos Ghosn qui préface ton livre (ceci n’est pas une blague). Bien sûr, je suis d’accord lorsqu'il écrit qu’on “n'a pas le temps d’attendre que la transition se fasse doucement”. En revanche, si sa méthode consiste à changer les mastodontes techno-industriels de l'intérieur en jouant les chevaux de Troie symbiotiques... J'ai de très gros doutes. C'est à se demander si le jugaad n'est pas, en réalité, le jumeau maléfique de la low-tech. Das Kapital qui se rachète une conscience, en mettant un nouveau label exotique et fun sur des produits bas de gamme, destinés à des populations qu’il a lui-même paupérisées. C'est comme entendre le très dandy Thierry Laroue-Pont, chairman de BNP Paribas Real Estate, nous dire que "l'ère de l'abondance est terminée" et qu'il faut imaginer "la ville low-tech". J'ai du mal à digérer.

Le jugaad est-il cynique ? 

Que penser quand on lit ce titre : “Transformer la crise climatique en une opportunité climatique” !? Quand on lit que, "au lieu de diaboliser le carbone et de chercher à s’en débarrasser, Interface montre comment les entreprises peuvent ‘aimer le carbone’". Et qu'il faudrait arrêter de s'autoflageller avec notre culpabilité judéo-chrétienne et se dire que ce carbone en trop est une opportunité divine... Si, si ! Vive le CCUS (captage, stockage et valorisation du CO2). La géo-ingénierie quel don du ciel ! Ironie. D’ailleurs, pour un responsable de l'entreprise Interface, “l’heure de ‘On fait moins de mal à la planète’ est révolue.” Eh ouais ! Puisque leur programme magique Climate Take Back, va inverser la courbe du réchauffement. Of course, ils vont le faire, à eux tout seuls, avec leurs petites mains pleines de dollars ! Comprenez mon malaise quand Navi Radjou se demande si “c'est pas une forme d'indécence de notre part que d'avoir une discussion sur la décroissance (quand) la majeure partie de la population mondiale n'a pas encore eu accès au confort et aux services de base ?”

Un jugaad, en Inde, désigne aussi une camionnette bricolée

Selon M. Radjou, Jugaad est un “état d’esprit agile, frugal et inclusif”, une “capacité ingénieuse à développer rapidement une solution simple et efficace avec des moyens limités dans une situation de contraintes”. Ou encore “l’art d’improviser une solution ingénieuse dans l’adversité”. Un beau portrait des ingénieurs low-tech que je croise à longueur de journée... Sauf qu'on croit, ensuite, entendre tonton Manu t'expliquer qu'il faut être un peu démerdard, sinon, tu vas crever la gueule ouverte et tu pourras t’en prendre qu’à toi-même ! Moi je traverse la rue j’t’en trouve du travail (p'tit con, va) ! Pourtant, en discutant avec Navi, je n'entends pas une personne condescendante. Juste quelqu'un qui a fait trop de conférences devant des parterres de P-DG du CAC 40. Des gens qui voudraient bien savoir comment “transformer l’adversité en opportunités rentables” et inventer des “moyens ingénieux permettant de déjouer le système”. Ah, Carlos Ghosn sait bien ce que c’est, lui et sa valise ! Désolé, elle était trop facile... 

Un exemple peut-être ?

Il paraît qu’en France, “Virginie Hils utilise l’inclusion comme une alternative socioéconomique à la décroissance" (mot ici confondu avec celui de désertification et à prononcer en mimant le vomissement, deux doigts dans la bouche, ndlr). Mais comment accomplit-elle ce miracle, hein ? Bah, comme un village sur deux n’a plus de commerce, elle a fondé ‘Comptoir de Campagne’ : "des magasins multiservices au cœur des villages qui offrent une sélection des produits et services en circuit court.” Waaa, une supérette du coin instagramable ! Voilà qui va révolutionner l'aménagement du territoire et stopper 70 ans de diagonale du vide ! Seriously ? De même, quand il parle de mobilité abordable, inclusive, et durable... On s'attend à un topo sur Vhélio, Woodybus, ou un autre système de vélo collectif (ou véhicule intermédiaire) à la fois sobre et efficient ! Mais non, il nous parle de Gazelle Tech dont le voiturettes électriques “visent la simplicité”. Raaah, j’ai rien contre la Gazelle, mais enfin, un pot de yaourt électrique ne peut pas être plus sobre qu’un vélo ou qu'un mini-bus. Même mes gosses l’ont compris, et ils sont en CM2 ! Ou bien, quand il raconte que Benjamin Franklin n’a breveté aucune de ses inventions, car il était “heureux d’avoir l’occasion de servir les autres (...) librement et généreusement”. On a envie de dire : bravo, vive les Creative Commons. Mais, nan ! 200 pages plus tard, il t’explique que s’il ne faut pas breveter tes inventions, c’est parce que ça coûte cher et qu’il vaut mieux te “concentrer sur la monétisation des idées les plus prometteuses en les commercialisant rapidement”. Voilààà, fuck les communs ! Sois jugaadus, take the money and run ! Jamais il ne parle de services publics, de péréquation, de démocratisation, d'empouvoirement. Ben quoi, c’est pas dharma ? 

Jugaad VS low-tech 

Pourquoi dit-il que le bio, l'écolo et l'éthique, c'est trop cher ? Alors que les prix des produits industriels sont bien supérieurs... mais rabaissés à coups de subventions publiques massives (coucou la P.A.C) ! Finalement, on a l'impression que le jugaad rejette la low-tech, car elle permet aux gens de fabriquer ce que l'industrie veut désespérément leur vendre. Que le Jugaad n’est qu'un trick marketing, pour refiler de la camelote aux pauvres européens, en usant de tactiques venues des pays émergents. Navi est très probablement plein de bonnes intentions. Mais, quand il dit "fin du monde = fin du mois", il oublie que ce sont des combats. Pas un tunnel de conversion marketing. Et ça, désolé, ça ne passe pas.

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