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Labelliser la low-tech ? Notre analyse du LOWREKA SCORE

lowreka

Peut-on vraiment évaluer ce qui, par essence, échappe aux petites cases dans lesquelles notre système techno-industriel veut tout enfermer, cloisonner, classer, ordonner, étiqueter ? Trois experts ont tenté l’impossible : le Lowreka Score, un indicateur pour mesurer la "lautéquitude" d’un objet. Intrigués, on a ouvert le capot de leur méthodo. Ce qu'on y a trouvé ? Un outil ambitieux, imparfait, certes; mais, au fond, bien utile. Enquête.

Dans le livre blanc "Démarches Low Tech, état des lieux et perspectives” publié par l’ADEME en 2022, on peut lire cette subtile prose : “le qualificatif de low-tech s’applique à une démarche et non pas à son résultat. Ainsi, un objet n’est pas low-tech dans l’absolu, il est plus (ou moins) low-tech qu’une solution alternative répondant au besoin initial...” D’après vous, cela interdit-il toute forme de labellisation de la low-tech ? Et, d’ailleurs, faut-il labelliser ?

Accordons-nous sur une chose : rien n’interdit d’évaluer le degré de lautéquitude d’un objet.

Et c’est exactement ce que nous proposent la sympatchique triplette de Lowreka ! J’ai nommé : Emmanuel Pion, Pierre Rouvière, et Anthony Paris. Les deux premiers sont experts de l’Analyse du Cycle de Vie (AVC) et de l’éco-conception. Le troisième était consultant et prof à l'ENA.

Tous les trois ont raccroché les cravates pour lancer Lowreka, la marketplace écolowtech. Bref, on est en aimable compagnie. Leur indicateur expérimental s’avère être le seul outil disponible pour comparer l’impact environnemental d’objets. Vous allez voir, c’est pas si simple. 

Le scoring s’est démocratisé 

Une foultitude de places de marché (type Fnac-Darty) ont déjà établi leurs propres indicateurs de performance environnementale tout au long du cycle de vie de leurs produits. Ces grilles d’évaluation sont là pour guider le client dans la jungle des options disponibles, pour éclairer ses choix et pour le rassurer sur le bien-fondé de sa démarche. Je dirais même plus : l’aider à faire des choix "en toute (bonne) conscience".

C’est pourquoi il se doit d’être intelligible et transparent, afin que le consommateur ne se sente pas pris au piège d’un énième label bidon. La low-tech avait-elle besoin d’un score ? Vous voulez mon avis ? (De toute façon, je vous le donne quand même). Je crois qu’il fallait préempter l’espace, avant qu’un acteur moins respectueux de l’esprit low-tech ne s’en empare.

Car, en la matière, “first takes all”, comme on dit. Premier arrivé, premier servi ! La communauté des entrepreneurs low-tech avait besoin d’un outil simple, permettant de réduire le risque de “lowtech-washing” et de concurrence déloyale. Nous l’avons ! C’est l’essentiel. Merci, ciao, la bise.

Maintenant, est-il qualitatif ? Eh bien... il est temps de décoder et comprendre les critères qui sous-tendent le Lowreka Score. Et de juger le juge à son tour. Aïe !

Au cœur de la méthode

Je dois être franc avec vous - et je le suis autant que possible : le Lowreka Score ne cherche pas à dire si tel machin est low-tech ou non. Ça, c’est la question que je me pose tous les jours en tant que journaliste neurchi de technos douces et d'innovations frugales. Non, dans ce cas précis, l’enjeu est “de savoir si les économies à l’usage d’un objet compensent vraiment les impacts de sa fabrication”.

Nos trois compères se sont donc inspirés des méthodologies de l’ACV conséquentielle2 et des standards européens de calcul de l’empreinte environnementale (Environmental Footprint 3.1). En clair : leur indicateur exprime un ratio entre émissions évitées et émissions directes d’un objet, à l’aide d’une note qui classe les produits en 7 catégories (A, B, C, D, E, F, G). De prime abord, les graphiques et la com’ de Lowreka affichent une notation sur 3 critères, les fameux “trois piliers de la low-tech : utile, accessible, durable.”

Mouais... S’ils s’étaient arrêtés à cela, on ne serait pas allés bien loin. Car, entre-nous, ces trois adjectifs, pris tels quels, n'ont pas vraiment de sens.

Comme je l’expliquais dans "Qu'est-ce que la low-tech ?" (Ed. Dandelion, 2023, pardon de m’autociter), “la fameuse définition en trois mots concoctée par le Low-Tech Lab - vulgarisée par ‘un objet low-tech est un objet utile, durable et accessible’, a les faiblesses de sa force”.

En effet, puisque tout est relatif (merci Einstein), à partir de ce triptyque, je pourrais vous démontrer qu'une voiture électrique sans permis (type Citroën AMI) est low-tech. Et oui ! Une voiturette, c'est "utile", c’est aussi plus "durable" (qu’un SUV ou une vieille voiture sans pot catalytique) et c’est "accessible", puisque pas trop cher et sans permis. Mais où est la démarche low-tech dans la conception-fabrication de ce véhicule ? Hein ? Non mais je vous l'demande !

Ce cas d’école révèle combien il serait facile, pour un industriel peu scrupuleux ou un publicitaire cynique (et vice-versa), de détourner un label low-tech pour l’apposer sur n’importe quel ordinateur, téléphone, aspirateur, paire de sneakers...

Au fil du temps, j’ai acquis la conviction que cette définition à trois corps (comme le problème) a été (inconsciemment) construite “en creux”. Ou, plus précisément, en opposition aux trois adjectifs qui définissent l’idéologie techno-solutionniste contemporaine. Ces trois adjectifs sont : inutile, impénétrable et insoutenable. N’est-ce pas la meilleure description que l’on puisse donner de TikTok, d’un rasoir à 14 lames, ou d’un jet-ski ?

Regardé de ce point de vue, le triptyque “utile, durable, accessible” prend alors tout son sens. Heureusement, la formule de calcul du Lowreka Score dépasse ces trois fameux piliers, pour adresser 14 critères, notamment : la performance, la polyvalence, l’impact de la fabrication (score environnemental), la réparabilité, la robustesse, la facilité d’usage et d’entretien, mais aussi le “prix d’usage” (prenant en compte les économies réalisées sur le budget du ménage), etc.

Autre force de leur modèle : il tient compte de l’usage que vous ferez du produit. Par exemple, de sa fréquence d’utilisation. Il a donc le mérite d’agréger une très grande quantité d’informations, sans se cantonner aux données “carbone”, couramment utilisées dans le milieu de l’AVC, mais trop limitées. Ici, on ne s’en tient pas à l’aspect “écolo” !

Le Lowreka Score s’interroge aussi sur l’utilité réelle des objets, ainsi que sur leur accessibilité économique. Leur outil permet donc de démontrer “scientifiquement” l’intérêt de produits dits “économiseurs” (comme une marmite norvégienne ou une douche circulaire). Des produits dont les bénéfices à l’usage sont censés être supérieurs aux impacts de leur fabrication.

Alors, qu’est-ce qu’on en pense ?

Il faut reconnaître que le système de notation Lowreka repose sur une méthodologie aussi scientifique, fiable, pondérée et transparente que possible. Et les résultats sont communiqués à l'aide d'une association de lettres-couleurs-symboles, pour une compréhension intuitive. Loin d’être un gadget, ce travail est donc un excellent point de départ.

Toutefois, leur méthode révèle une faiblesse : il lui manque une idéologie.

Il lui manque un faisceau de critères qui permettrait de juger de l’engagement sincère des entreprises dans la démarche low-tech. Ici, rien ne permet d’attester de la volonté réelle des fournisseurs de progresser vers un meilleur équilibre entre qualité et sobriété matérielle.

Or, les clients de Lowreka – dont je suis – veulent être assurés que le surcoût qu’ils payent pour un produit, aille bien vers une entreprise qui partage leurs valeurs. En sont-ils assurés avec ce score ? À moitié. À mon humble avis, nous sommes plutôt face à un excellent “label de produit” destiné à identifier des objets (et des prospects) respectant certains critères mesurables et dignes de rejoindre la plateforme Lowreka.

En somme, ce score me semble principalement avoir une vocation interne, en permettant à la fine équipe de Lowreka d’ajuster la sélection de ses fournisseurs.

Bref : ils avaient besoin d’un outil simple et efficace pour référencer rapidement leur catalogue, ainsi que les produits qui leur sont proposés. Un outil basé sur des informations chiffrées rapidement disponibles. Et ils l'ont fabriqué. Bravo, la bise !

Consolider la méthode

J´ai dit qu’il manquait à ce score une idéologie. J’entendais par là une volonté de soutenir des entreprises engagées dans la démarche low-tech, au-delà des seules qualités de leurs produits. Et si on ajoutait un quatrième pilier ? Celui des valeurs.

L’entreprise a-t-elle une démarche low-tech ? Ses procédés de fabrication, son modèle économique, sa gouvernance... sont-ils conformes à l’esprit low-tech ? Et si on ajoutait à la V 2.0 du score 4 nouveaux critères : > la sobriété du design, > la production à échelle humaine (hors des logiques productivistes), > la distribution en circuit court, > l’adoption d’un slow marketing (refusant les pratiques consuméristes). Je suis bien conscient qu'il est délicat de noter ces critères avec des chiffres.

Mais, c’est aussi l’une des dimensions de l’esprit low-tech que de contester la toute-puissance des statistiques et de nous extirper de la quantophrénie3 ambiante. Cela demanderai de “dé-chiffrer” cet aspect de la note, en faisant le choix d’indiquer une impression subjective qui prendrait la forme d’une expression (je suggère : un peu / beaucoup / passionnément / à la folie / pas du tout) associée à une couleur complémentaire. À votre dispo pour en parler, installés sur un pouf XXL, devant d'une IPA artisanale !

Commentaires (1)

Benoit

Bonjour Jacques,
Merci pour cette analyse détaillée du Lowreka Score que je connaissais et ai analysé rapidement pour une thèse professionnelle.
Je suis en accord avec ta proposition de V2.0 et ces nvx critères, même si effectivement ils ne seront pas vraiment simples ni à quantifier, ni à obtenir....Mais ils pourraient démontrer la motivation de "lautequisation" du fournisseur.
On peut en rediscuter si tu souhaites.
Benoit G

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