Publié par Jacques Tiberi dans Extraits du mag le 26/07/2026 à 13:02
Nous sommes nombreux à vouloir diffuser les pratiques low-tech à grande échelle pour démocratiser la démarche. Mais comment l'étendre aux entreprises et aux services publics, sans la dissoudre ? Comment produire et innover low-tech… sans tomber dans le greenwashing ? Éléments de réponse théoriques et pratiques.
Cet article est tiré du n°7 du Low-Tech Journal.
« Du système D à un projet de société : la low-tech au-delà du bricolage », tel est le titre d'un long et inspirant article, signé par les Ingénieurs Engagés. Un article dont la conclusion affirme : « C'est la société entière qui doit devenir low-tech, et qui a besoin, pour cela, de concevoir une articulation intelligente entre récupération, bricolage, artisanat, mais aussi production [industrielle] de masse. »
Le chemin réaliste et consensuel vers la sobriété et la résilience des territoires passerait-il par un modèle « néo-industriel » ? Ou ce concept fait-il déjà se retourner notre bon Ivan Illich dans sa tombe ?
La low-tech, c'est de la co-construction locale librement partagée... En opposition à toute forme de standardisation, de brevets lucratifs et de boîtes noires à obsolescence programmée ! Non ?
Voui, voui, bien sûr ! Mais tout bon maker sait qu'on ne fait pas de low-tech sans outillage. Or, pour construire un four solaire fonctionnel, ou un poêle dragon, un simple marteau ou une clé à molette ne suffisent pas.
Et, d'après vous, d'où viendront les perceuses à colonne, les scies et meuleuses électriques, les ponceuses à bande, sans oublier les clous, vis, boulons et autres roulements à billes ? D'une échoppe de forgeron ? Êtes-vous véritablement prêt·e à revenir à des modes de production antérieurs à la Révolution française, faits de travaux à la fois intellectuellement exigeants et souvent pénibles, voire dangereux ?
Il faut se rendre à l'évidence : « certaines choses qui semblent aujourd'hui essentielles (…) ne peuvent simplement pas être produites en dehors du système industriel », écrivent, à raison, les Ingénieurs Engagés.
N'aie crainte, camarade ! Pour résoudre l'équation, Quentin Mateus et Gauthier Roussilhe appellent, dans leur essai Perspectives Low-Tech (Divergences, mars 2023), à « penser une façon de concevoir, produire, distribuer, consommer cohérente, potentiellement radicalement différente de celle qu'on connaît, mais qui puisse "partir de la société actuelle". Autrement dit, de rouvrir le champ des possibles socio-économiques pour inventer d'autres modes de production et d'échange qui reposent sur d'autres principes que la compétition, la rareté, la propriété. »
Cette reconversion néo-industrielle serait fondée sur un système de valeurs anticonsumériste, au cœur duquel on trouve la sobriété, l'émancipation, la convivialité et la coopération.
Car c'est ça, la force de la low-tech : à la différence du Bio ou de la RSE, ce n'est ni un cahier des charges, ni un label facile à « washer ». C'est une philosophie, un certain rapport à l'autre. Bref, un mode de vie.
Ils pourront toujours essayer de vendre sur Amazon leurs vraies-fausses marmites norvégiennes étiquetées made in France… Mais l'essentiel n'est pas le produit, c'est la démarche.
Encore reste-t-il à traduire ce projeeeet, cette démarche, cette idéologie — n'ayons pas peur des grands mots ! — dans un modèle socio-économique viable qui « parte de la société actuelle ». Fastoche !
Nous avons donc rouvert nos bouquins vintage de sociologie des organisations (Michel Crozier, si tu nous r'gardes…) et décortiqué les processus de production de quatre « institutions » du monde de la low-tech : l'Atelier paysan, la filière poêles de masse d'Aezeo, la coop nantaise Enerlog spécialisée dans les chauffages solaires à air chaud, ainsi que le triporteur musculo-solaire Vhélio venu du Loiret.
Et — ô surprise — un motif récurrent se dessine ! Un motif qui a tout d'un modèle, que nous avons tenté de schématiser ici.
Vous vous doutez bien que nous n'avons rien inventé ici. Nous constatons que le cosmolocalisme est déjà à l'œuvre et qu'il sied fort bien aux projets low-tech.
Le cosmolocalisme (ou localisme cosmopolite) est la réponse du sociologue Wolfgang Sachs à la globalisation dérégulée des années 90. Une théorie de la relocalisation des activités humaines et de réappropriation de la production, adaptée à l'ère du numérique et des savoirs libres. Voilà, il est là, camarade, notre « marxisme à la sauce open source » (la formule est de Vasilis Kostakis, cosmolocaliste grec).
Allez, poussons encore le bouchon un peu plus loin ! Si « c'est la société entière qui doit devenir low-tech », comme l'espèrent nos amis Ingénieurs Engagés, à quoi pourrait-elle ressembler, à l'aune de cette nouvelle technostructure économique néo-industrielle anticonsumériste slow life ? Il est temps de faire preuve de créativité, d'extrapoler et d'imaginer un nouveau schéma totalement révolutionnaire !
Restons modestes. Il ne s'agit là que d'une ébauche imparfaite, d'un brouillon de guide pratique de la démarche low-tech à l'échelle d'une entreprise ou d'un territoire.
Le véritable travail de fond est mené depuis septembre 2022, au sein des neuf communes de l'agglomération de Concarneau-Cornouaille. Là se poursuit une expérimentation associant la Région Bretagne au Low-Tech Lab (sous la direction de Julie Mittelmann, Clément Chabot, Quentin Mateus et Guénolé Conrad), avec le soutien de l'ADEME. Ces dix-huit mois d'expérimentation impliquent une vingtaine d'acteurs locaux des secteurs du bâtiment, des transports, des déchets, mais aussi de l'agriculture et de la restauration.
« Toute vérité franchit trois étapes, disait Arthur Schopenhauer. D'abord, elle est ridiculisée. Ensuite, elle subit une forte opposition. Puis, elle est considérée comme ayant toujours été une évidence. »
Il n'est pas si loin, le temps où l'on moquait la low-tech et ses bricolages pour bidouilleur·se·s idéalistes. Il n'est pas encore proche celui où le modèle low-tech se posera comme une évidence. Dès lors, faut-il s'attendre à une forte opposition… Ou serait-elle déjà à l'œuvre au cœur même du système technosolutionniste ?
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