Publié par Jacques Tiberi dans Extrait du mag le 13/07/2024 à 15:37
Cet article est un extrait du n°9 du Low-Tech Journal.
Il est inspiré par les travaux de Solène Marry, urbaniste et membre de l'ADEME.
La low-tech est un mode de vie dont l'architecture incarne la frugalité, la volonté de consommer moins pour partager davantage et l'ingéniosité face aux contraintes présentes et à venir. Cette approche révolutionnaire de l'habitat low-tech transforme notre rapport au bâti et à l'environnement.
Car les modèles de bâti résidentiel et tertiaire actuels sont insoutenables : ils consomment 40 % de l'énergie du pays, produisent 70 % de nos déchets et 30 % de nos gaz à effet de serre ! Face à ce constat alarmant, l'architecture durable s'impose comme une nécessité urgente pour préserver notre planète.
En contre-modèle de la smart city, la low-tech promeut un bâti intelligible, qui implique les usagers dans leur conception, leur construction et leur entretien. Là où la smart city individualise, isole et infantilise, l'habitat low-tech rapproche, met en commun et empouvoire.
Là où l'imaginaire de "la maison contemporaine" cherche la modernité pour la modernité, et nous fait croire que "l'espace c'est le luxe", le style low-tech se pose comme un art de bâtir en milieu contraint. Il dessine un habitat intelligible, de taille réduite, multifonctionnel, symbiotique avec son environnement – notamment dans le choix de matériaux naturels – inspiré à la fois par les architectures vernaculaires que les techniques bioclimatiques. Cette construction écologique privilégie l'harmonie avec l'environnement local.
Enfin, là où le processus actuel de production immobilière (commande > conception > livraison > occupation) pousse à l'étalement urbain, le modèle low-tech prône la rénovation et la densification. Cette approche de l'éco-construction favorise la transformation de l'existant plutôt que l'artificialisation de nouveaux sols.
Et, alors que le modèle industriel exclut l'habitant, la low-tech lui offre de s'approprier son logement, dans le cadre de chantiers participatifs. L'habitat participatif devient ainsi un pilier fondamental de cette nouvelle façon d'habiter.
Le cahier des charges de l'architecte spécialisé dans l'habitat low-tech ressemble, à peu de choses près, à ceci :
Un véritable casse-tête, à l'heure de l'urbanisme électro-bétonné. Une approche holistique et créative qui détonne, dans un secteur dominé par la logique de spécialisation et des normes toujours plus draconiennes. L'éco-construction demande de repenser entièrement les processus traditionnels.
Un défi qui demande de sortir des sentiers tout tracés par l'industrie et des solutions toutes faites de la société de consommation. Une gageure qui exige de définir nos besoins "réels" et d'y répondre en faisant preuve de discernement technologique. Cette architecture durable questionne fondamentalement nos modes de vie contemporains.
À la logique individualiste et productiviste du "toujours plus", l'architecte spécialisé dans l'habitat low-tech et la tiny house oppose "l'éloge du suffisant" et la convivialité (voir les ouvrages ci-dessous). Il préfère densifier le "déjà-là" et réhabiliter l'existant pour éviter tout projet de construction neuve inutile.
Ce qui ne lui vaut pas beaucoup d'amis parmi les promoteurs immobiliers. Et, avec l'urbaniste membre du Low-Tech Lab, il ose poser les questions qui fâchent :
Bref, l'archi low-tech n'est pas au bout de ses peines ! Pourtant, ces questionnements essentiels ouvrent la voie à une construction écologique plus respectueuse des besoins humains réels.
Rendez-vous devant mon bio-îlow imaginaire, exemple concret d'habitat low-tech et de bâtiment écologique. À l'entrée, des familles croisent des employés. Ce mélange, détonnant, s'explique par la chronotopie du lieu, qui multiplie les fonctions (logement, coworking, micro-crèche, espace associatif) pour réduire la spécialisation et l'étalement urbains.
À l'extérieur, c'est retour vers le futur. Avec une ossature cubique moderne, mais un habillage traditionnel utilisant des matériaux naturels (bardage en bois, torchis, béton végétal projeté, chaux, pierre...) qui cache une isolation par l'extérieur (en paille, probablement). Cette approche d'éco-construction marie intelligemment tradition et innovation.
Les formes arrondies de son dernier étage (une surélévation récente ?) rappellent les dessins de Peter van Dresser. La marche de l'entrée n'est pas en marbre, mais en "béton antique" (un agrégat de morceaux de roches, de terre cuite, de pouzzolane et de gypse retrouvé sur le Colisée de Rome). C'est le seul élément importé (d'Italie), démontrant l'engagement de cette construction écologique envers les circuits courts.
Sinon, tout a été fait pour réduire les approvisionnements en matériaux industriels ou lointains. Les matériaux naturels locaux constituent l'essentiel de la structure. Sur la façade sud, entre les interstices couverts de houblon, de gazon ou de vigne vierge, brillent des fenêtres, étrangement orientées vers le sol, pour mieux capter la lumière du soleil d'hiver, se détourner de celle du soleil d'été, et ne pas induire les oiseaux en erreur (voir le dossier "Géométrie solaire" du Low-Tech Journal n°3). Cette architecture bioclimatique optimise les apports solaires passifs.
Depuis le toit, on voit dépasser les panneaux chauffe-eau solaires thermiques, éléments clés de l'autonomie énergétique du bâtiment. Cette maison passive produit une grande partie de son énergie grâce aux énergies renouvelables. Au pied de l'immeuble, des tuyaux entrent sous le sol (récupérateurs d'eau de pluie, mais aussi d'urine séparée des fèces - voir notre n°8 sur les toilettes sèches). Et d'autres en ressortent (conduits de la chaudière à granulés de bois ou biogaz).
Tous ces équipements ont réduit drastiquement la dépendance des occupants en eau et en électricité. La majorité de l'année, cette copropriété d'habitat low-tech atteint une véritable autonomie énergétique, devenant même son propre fournisseur d'énergie. Un exemple concret de maison passive qui dépasse les simples économies pour atteindre l'autosuffisance.
Ce design vient hybrider harmonieusement l'architecture vernaculaire et l'éco-conception, l'architecture bioclimatique et la géométrie solaire, les matériaux naturels du coin et d'autres surcyclés... Une synthèse parfaite entre tradition et innovation au service d'un bâtiment écologique exemplaire.
Passons à l'intérieur de ce remarquable exemple d'habitat low-tech, en progressant sur le sol en béton de chanvre, parfait exemple d'utilisation de matériaux naturels innovants. Un bouton de minuterie a remplacé les détecteurs de mouvements. L'éclairage LED est faible, mais suffisant – principe fondamental de la maison passive qui privilégie l'efficacité à la surconsommation.
Un vaste local à vélo jouxte les boîtes aux lettres, et un renfoncement accueille la broyeuse de plastique à pédale, ainsi que l'armoire à dons de vêtements, bocaux, livres ou DVD. Chaque espace semble avoir été prévu à cet effet, témoignant de la réflexion globale propre à l'éco-construction (pour aller plus loin, lire notre reportage sur la low-tech en appartement, dans le Low-Tech Journal n°6).
En avançant, on ne peut s'empêcher de caresser les pans de murs, enduits de terre crue. Ils alternent avec des cloisons en liège recyclé (ou bien est-ce du mycélium ?) sur lesquelles les habitants ont punaisé des dizaines d'affiches, de flyers, de messages, de petites annonces et même des dessins d'enfants ! Ces matériaux naturels créent une ambiance chaleureuse et saine, caractéristique de l'architecture durable.
Quant à l'ascenseur, il est réservé aux personnes à mobilité réduite – une approche raisonnée de la technologie typique de l'habitat low-tech. On remarque, enfin, de petites ouvertures vitrées, de part et d'autre du hall, qui permettent une ventilation naturelle. Ici, pas de chauffage (on ne chauffe pas une entrée, c'est logique... non ?). Cette architecture bioclimatique tire parti des flux d'air naturels pour réguler la température.
Bref, les installations complexes ou gourmandes en énergie sont réduites au strict minimum, conformément aux principes de la construction écologique. Encore quelques pas, une porte, et nous sommes dans la cour intérieure, débitumée pour constituer un îlot de fraîcheur, accueillir un jardin partagé, des composteurs, quelques arbustes, ainsi que des tables et chaises, façon terrasse de café.
En levant le nez, on note que les garde-corps des balconnets sont spécialement dessinés pour recevoir de petits panneaux solaires souples sur le devant, ainsi que des bacs à fleurs/aromates et des étendoirs à linge sur les côtés. Comme si on avait voulu favoriser l'installation de ces systèmes contribuant à l'autonomie énergétique du bâtiment écologique...
-Et, là, sous la fenêtre de chaque cuisine, il y a comme une grille... Pourquoi faire ?
-C'est l'ouverture du garde-manger, pardi ! Hiver comme été, on y conserve les fruits et les légumes. Car, les cuisines, telles qu'elles ont été aménagées dans cet habitat low-tech, ne peuvent accueillir qu'un petit frigo, sans congélateur (lequel est partagé et installé au sous-sol). Cette optimisation des espaces caractérise l'habitat participatif où la mutualisation guide les choix d'aménagement.
Au rez-de-chaussée du bâtiment B, une pancarte indique la loge du gardien (ou de la gardienne) chargé(e) de l'entretien de plusieurs bâtiments environnant, avec l'aide de leurs habitants, qui se relaient au fil des semaines. Cette approche collaborative s'inscrit parfaitement dans la philosophie de l'éco-construction participative.
En jetant un œil à l'intérieur, on remarque la présence d'un étonnant tabouret de céramique, placé au centre de la pièce. "Ce n'est pas un tabouret : c'est le chauffage. Mais on peut s'asseoir dessus ! Car, ici, on préfère chauffer le corps plutôt que l'air !" Cette innovation, typique de l'architecture bioclimatique, illustre parfaitement comment une maison passive peut concilier confort et sobriété énergétique.
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Justement, Jo le gardien nous rejoint ! Il se souvient de la rénovation du dernier étage, à laquelle il a participé avec de nombreux habitants du quartier. Un chantier participatif d'auto-construction guidée, encadré par un duo architecte + maître d'œuvre, exemplaire de ce que peut être l'habitat participatif dans sa dimension la plus concrète.
Une façon de réduire fortement les surcoûts de main d'œuvre induits par l'emploi de techniques d'éco-construction et l'utilisation de matériaux naturels. Comme les chantiers participatifs ont du succès, la CAPEB (le Medef du bâtiment) râle un peu. Mais, pour beaucoup d'archi spécialisés dans l'architecture durable, c'était ça ou changer de métier !
Jo tient, sous son bras, des fiches d'inscription à une courte formation en plomberie ouverte à tous les habitants et destinée à leur permettre d'entretenir la chaufferie sous sa supervision. Cette démarche pédagogique favorise l'appropriation technique caractéristique de l'habitat low-tech.
"Les habitants ont tout intérêt à développer leurs compétences, s'ils veulent faire des économies sur les charges !"
Lui, sans être un grand bricoleur, est déjà en mesure de réaliser la maintenance de la plupart des installations de l'immeuble, qui ont été sélectionnées pour leur accessibilité et leur réparabilité. Cette approche technique simplifiée constitue un pilier de la construction écologique désirable : privilégier des solutions compréhensibles et maîtrisables par les usagers.
Oui, mais il ne sera pas toujours là. Et il a plusieurs immeubles à entretenir. Les habitants doivent se transmettre les informations essentielles et s'impliquer. C'est un des points capitaux exigés par la compagnie d'assurance : former les occupants à repérer les problèmes éventuels et à intervenir en urgence. Cette autonomie technique renforce la dimension d'habitat participatif au-delà de la simple vie en communauté. En cas de complication, il sera toujours temps de faire appel à un artisan du coin !
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Voilà, la visite de cet exemplaire bâtiment écologique est terminée. Ahlala ! Ça ne va pas être simple de "passer à l'échelle", comme on dit. Avec toutes les contraintes réglementaires, les blocages financiers et psychologiques des acteurs du secteur, du promoteur aux assureurs en passant par les banquiers !
Sans parler de la pénurie d'artisans qui travaillent "à l'ancienne", avec des matériaux naturels non-conventionnels ! La généralisation de l'éco-construction se heurte encore à de nombreux obstacles structurels. Et puis, même si on parvenait à déployer ce type d'architecture durable à grande échelle... les habitudes individualistes sont tellement ancrées dans les mœurs !
Qui veut vivre en co-living, à part une poignée de bobos parisiens... Pourtant, l'habitat participatif attire de plus en plus d'adeptes, séduits par la promesse d'un mode de vie plus solidaire et écologique. L'habitat low-tech répond à une demande croissante de sens et d'authenticité dans nos façons d'habiter.
Vous !? Ah bon. Qui l'eût cru !? Il y a peut-être un espoir alors ! Car c'est bien là l'enjeu : transformer cette vision d'architecture durable en réalité accessible au plus grand nombre, pour que l'habitat low-tech devienne la norme plutôt que l'exception.
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