La robustesse vue par le biologiste Olivier Hamant
Publié par La Rédaction dans Billets Le
08/12/2024 à 14:55
Olivier Hamant, chercheur en biologie et en écologie, apporte sa pierre à la philosophie low-tech dans son ouvrage Antidote au culte de la performance : la robustesse du vivant. Face aux défis globaux tels que la crise climatique, les bouleversements sociaux et les incertitudes économiques, il invite à reconsidérer la place centrale accordée à la performance pour embrasser la philosophie de la robustesse.
L'échec du modèle de la performance
Olivier Hamant part d'une observation simple mais percutante : notre obsession (puisqu'il faut l'appeler par son nom) pour l'efficacité et l'optimisation, des piliers de la modernité, nous a enfermés dans un modèle fragile. Ce culte de la performance fonctionnait dans un monde stable, mais devient contre-productif à l'heure où les crises se multiplient et s'accélèrent. Les stratégies d'optimisation, comme un système de géo-ingénierie ou l'électrification mal pensée, tendent à ignorer les dynamiques complexes et souvent imprévisibles du vivant, ce qui peut conduire à des résultats catastrophiques.
Cette logique de performance maximale crée des systèmes rigides, certes efficaces à court terme, mais particulièrement vulnérables aux chocs externes. L'agriculture intensive, par exemple, produit des rendements impressionnants mais s'effondre face aux aléas climatiques ou aux maladies. De même, nos chaînes d'approvisionnement mondiales, optimisées pour la rapidité et le coût minimal, ont révélé leur fragilité lors de la pandémie.
Hamant souligne que cet excès de contrôle sur la nature et nos environnements finit par provoquer des réactions imprévues. « La nature menacée devient menaçante », avertit-il, pointant du doigt la nécessité urgente de reconsidérer nos priorités pour évoluer dans un monde fluctuant et incertain. Cette approche du contrôle total génère paradoxalement plus d'instabilité qu'elle n'en résout.
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La robustesse : un paradigme révolutionnaire
Contrairement à la performance (et comme la low-tech), qui vise une optimisation à court terme, la robustesse valorise la résilience face à l'incertitude. Inspirée des systèmes biologiques, cette approche accepte la complexité, les erreurs et même les "gâchis" comme des éléments constructifs pour la durabilité. Hamant propose une rupture nette avec la logique actuelle, en valorisant non pas les forces, mais les faiblesses et les imprévus comme sources d'adaptation.
Dans la nature, la robustesse prime toujours sur l'efficacité pure. Un arbre ne pousse pas de manière optimale : il développe des branches "inutiles", maintient des redondances, s'adapte aux contraintes locales. Cette apparente inefficacité lui permet de survivre aux tempêtes, aux sécheresses et aux variations climatiques. Les écosystèmes les plus durables sont ceux qui intègrent une grande diversité, créant des réseaux de sécurité multiples plutôt qu'une chaîne optimisée unique.
Cette vision implique un changement civilisationnel profond : il s'agit d'apprendre à cohabiter avec des systèmes dynamiques plutôt que de chercher à les maîtriser totalement. Pour Olivier Hamant, l'urgence n'est pas seulement technologique ou économique, mais fondamentalement culturelle. Il plaide pour une sobriété heureuse, tout en critiquant une frugalité qui se réduirait à une autre forme d'optimisation déguisée (cf notre critique de La Jugaad).
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Les mécanismes de la robustesse biologique
Pour comprendre ce paradigme, Olivier Hamant nous invite à observer les stratégies du vivant. Les organismes robustes développent plusieurs mécanismes remarquables : la redondance fonctionnelle, où plusieurs organes peuvent assurer la même fonction ; la modularité, qui permet l'isolation des dysfonctionnements ; et surtout, la capacité d'adaptation continue aux conditions de vie "dégradées" qui semblent se faire jour.
Ces mécanismes biologiques révèlent une vérité fondamentale : la robustesse nécessite un investissement énergétique apparemment "gaspillé" en temps normal, mais qui devient vital lors des crises. Cette leçon du vivant s'oppose radicalement à notre obsession de l'élimination des "coûts inutiles" et de la maximisation des profits à court terme.
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Intégrer la robustesse dans nos organisations
La robustesse ne se limite pas aux grandes stratégies écologiques ou économiques. Elle peut être intégrée dans la vie quotidienne, des choix individuels aux décisions collectives. Par exemple, cela pourrait signifier privilégier des modèles de production locale plus résilients, accepter les imperfections dans les produits que nous consommons, ou encourager des politiques publiques moins rigides et plus adaptatives.
Au niveau économique, adopter la robustesse implique de repenser nos indicateurs de réussite. Plutôt que de mesurer uniquement la croissance ou la productivité, nous pourrions valoriser la capacité d'adaptation, la diversité des activités, ou la résistance aux chocs. Une entreprise robuste maintient des marges de sécurité, diversifie ses approvisionnements, investit dans la formation continue de ses équipes.
Hamant invite également à revoir notre rapport au temps et à la lenteur. En ralentissant nos rythmes de vie et en acceptant la diversité des processus naturels, nous pouvons construire des bases plus solides pour l'avenir. Cette temporalité différente permet l'émergence de solutions créatives et durables, là où la précipitation génère souvent des impasses.
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Les défis de la transition vers la robustesse
Adopter cette philosophie représente un défi considérable dans nos sociétés habituées à l'immédiateté et à la mesure quantitative. La robustesse demande d'accepter une certaine inefficacité apparente, de tolérer l'incertitude et d'investir dans des bénéfices difficiles à quantifier à court terme.
Cette transformation nécessite aussi de nouvelles compétences : apprendre à naviguer dans l'incertain, développer notre compréhension des systèmes complexes, cultiver notre capacité d'adaptation. Il s'agit de passer d'une logique de contrôle à une logique de coopération avec les forces naturelles et sociales.
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Vers une société robuste : quelques exemples
Concrètement, une société fondée sur la robustesse favoriserait les circuits courts alimentaires, maintiendrait une diversité de savoir-faire locaux, et développerait des infrastructures modulaires capables d'évoluer. Elle investirait massivement dans l'éducation et la recherche fondamentale, créant des réserves de connaissances et de créativité pour l'avenir.
Les villes robustes intégreraient davantage de nature, développeraient des réseaux énergétiques décentralisés, et encourageraient la mixité fonctionnelle. Elles privilégieraient la résilience aux catastrophes plutôt que l'optimisation des flux en temps normal.
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Une philosophie d'espoir et de transformation
Dans un monde où l'incertitude peut sembler écrasante, Olivier Hamant propose une perspective à la fois radicale et optimiste. La robustesse n'est pas une alternative rétrograde à la performance, mais un chemin vers une harmonie renouvelée avec le vivant. Cette vision, bien qu'exigeante, ouvre la voie à une civilisation plus durable et épanouissante.
L'approche d'Olivier Hamant nous rappelle que l'adaptation et la survie ne dépendent pas de notre capacité à dominer l'environnement, mais de notre aptitude à danser avec lui. Ainsi, la robustesse serait peut-être là la clé d'un futur viable : apprendre à prospérer dans l'incertitude plutôt que de chercher vainement à l'éliminer.
Pour en savoir plus, vous pouvez consulter son livre sur la robustesse, ou écouter son entretien dans l'émission ZoomZoomZen sur France Inter.